cheek_societe_banniere_haut_mobile_5
société

Religions

Delphine Horvilleur: “Les religions doivent encore trouver leur pensée féministe critique”

DR


Delphine Horvilleur est l’une des rares femmes rabbins en France et publie aujourd’hui Des mille et une façons d’être juif ou musulman, cosigné avec l’islamologue Rachid Benzine. Ils proposent dans cet ouvrage de renouveler et moderniser l’approche des traditions religieuses. 

Delphine Horvilleur est l’une des trois femmes rabbins de France, elle officie à la synagogue du Mouvement juif libéral de France (MJLF) et dépoussière infatigablement les textes religieux dont elle défend une relecture moderne. Journaliste de formation, elle dirige également la revue trimestrielle de pensée juive Tenou’a depuis 2008. Depuis la sortie de son livre En tenue d’Ève: Féminin, Pudeur et Judaïsme en 2013, elle est devenue une figure féministe. Aujourd’hui, elle publie Des mille et une façons d’être juif ou musulman (Seuil), un dialogue avec l’islamologue Rachid Benzine, et le concours de Jean-Louis Schlegel. Présentés comme des héritiers de leurs traditions respectives, la juive et le musulman, qui questionnent en permanence leurs traditions respectives, prouvent que le dialogue intra-religieux est parfois aussi indispensable que certains échanges inter-religieux.

Pourquoi écrire avec Rachid Benzine, toi femme rabbin, lui islamologue?

Dans nos traditions respectives, nous sommes perçus comme des progressistes ou des libéraux même si, ni lui ni moi ne sommes fans de ces termes-là. On nous demande souvent si nous sommes représentatifs, si nous pouvons parler au nom du groupe. Lorsque des voix traditionalistes s’expriment, il n’y a jamais ce genre de questions. On a tous le droit de parler au nom de nos traditions, qu’on soit rabbin ou pas. Rachid et moi, nous nous retrouvons sur beaucoup de questions tout simplement car nous laissons une grande place au doute.

En quoi votre rapport aux textes sacrés juifs et musulmans est-il “révolutionnaire”?

Nous nous inscrivons dans la tradition mais il y a une capacité de changement et de relecture qui est au cœur de nos cultures et que Rachid et moi, nous nous efforçons de poursuivre. En ce qui me concerne, cette relecture met l’histoire au cœur de ma religiosité, car nos lectures sont toujours les héritières des temps passés. Quand on fait une impasse sur la contextualisation, le texte est presque dénaturé. Mais c’est difficile, il faut faire avec ceux qui, dans nos propres familles, refusent le changement, le pluralisme, la diversité, et qui ne sont que dans un discours de l’indubitable et de la permanence.

La place subalterne accordée aux femmes par les religions est donc directement liée à la peur de l’altérité?

C’est même la question centrale! Ce n’est pas un hasard si tous les fondamentalistes de nos traditions ont tant de problèmes avec les femmes et le féminin, c’est vraiment là qu’ils se rejoignent. La femme incarne la porosité du groupe, l’ouverture à l’autre, la possibilité d’être influencée, “contaminée” par de l’extérieur à soi… C’est pour ça que cette question est tellement politique. Ne pas faire de place à la femme, c’est ne pas faire de place à l’altérité. C’est la définition parfaite de ce qu’est la formule fondamentaliste.

Depuis la sortie de ton livre En tenue d’Ève, tu incarnes un féminisme juif. Il y a également un mouvement féministe musulman qui s’organise en France. Poursuit-il le même cheminement?

Depuis mon premier livre, je dois dire que j’ai évolué sur cette question… Les gens m’ont définie comme féministe juive mais aujourd’hui, je pense que le féminisme ne tolère aucun adjectif. Je suis juive et féministe, féministe et juive. Quelle que soit la religion, tout adjectif accolé me met extrêmement mal à l’aise. Le féminisme, qu’il soit porté par des hommes ou des femmes, c’est toujours une pensée critique. Une critique du système qui aliène le corps des femmes ou leur réflexion.

Pourtant, il y a bien un féminisme revendiqué comme juif ou musulman, qui assume une lecture féminine des textes et qui a apporté du renouveau?

Je crois qu’en effet, il y a un dialogue extrêmement fructueux entre le féminisme et la pensée religieuse, mais ce n’est pas du féminisme juif ni du féminisme musulman. Si nos textes sont parfois porteurs du patriarcat et de la misogynie, c’est tout simplement dû au contexte de l’époque à laquelle ils ont été écrits. Vouloir à tout prix démontrer combien la présence de Sarah, Rachel, Léa ou Déborah prouvent le caractère féministe de nos textes c’est un anachronisme, c’est erroné du point de vue historique. En revanche, ce qui devient intéressant, c’est quand je reconnais que des lectures passées sont chargées de leurs temps. Car moi vivant au XXIème siècle, ayant été nourrie, pétrie par la révolution féministe, je peux apporter une richesse de lecture différente qui n’est pas une violation de leur sens, pas une contradiction. Tout à coup, de nouveaux lecteurs enrichissent le texte.

Il faut qu’on aide les femmes à trouver leur voix véritable qui ne soit pas filtrée par celle d’un masculin transmise à travers les siècles.

N’est-ce pas exactement ce que font les féministes musulmanes?

Je pense qu’aujourd’hui, l’islam, comme toutes les religions, doit trouver sa pensée féministe critique. Autant vis-à-vis de la République qui aliénerait les femmes souhaitant se voiler que par rapport à la parole des leaders religieux. Je veux bien qu’on me dise que le voile est un objet d’émancipation mais à condition que cela s’accompagne d’une vraie lecture critique de ce dont il est chargé aujourd’hui, de la violence qui est faite en son nom dans le monde.

Pratiques-tu un dialogue avec les musulmanes féministes?

J’ai rencontré Sherin Khankan, une femme imam danoise qui est à Paris en ce moment, à l’occasion de la sortie de son livre. Mais finalement, je n’ai pas beaucoup de liens avec des Françaises. Je n’ai pas eu de contacts, pas autant que ce à quoi j’aspirais… D’ailleurs, les alliances ne doivent pas forcément se faire entre les croyants.

Pour les féministes musulmanes, tu étais un soutien du port du voile libre, jusqu’à ta tribune publiée par L’Obs suite à l’intervention télé d’une militante voilée de Lallab face Manuel Valls… Tu lui reprochais de défendre une “communauté” plus que sa liberté de femme. Tu comprends ce qui t’a été reproché? 

Ce qui m’a troublée, c’est que j’ai été attaquée par des mouvements hyper identitaires, proches des Indigènes de la République, qui m’accusaient d’être devenue “une féministe blanche”. C’est pour moi un terme ahurissant. C’est une négation des principes de l’universel, c’est extrêmement dangereux. Je ne cesserai de le répéter, je m’engagerai toujours aux côtés des femmes qui veulent se vêtir comme elles l’entendent, c’est une évidence! Mais encore une fois, à condition qu’on les aide à trouver leur voix véritable qui ne soit pas filtrée par celle d’un masculin transmise à travers les siècles. Cela implique de développer une pensée critique. Ce n’est pas encore le cas selon moi… C’est la conséquence des pouvoirs qu’on laisse aux religieux fondamentalistes.

Dans nos traditions, il y a un problème avec le corps des femmes mais aussi avec leur esprit.

Tu es justement montée au créneau contre la visite à Paris en septembre du grand rabbin de Jérusalem Shlomo Amar, pourquoi?

C’est un grand rabbin israélien ultra-orthodoxe qui a été attaqué en justice à plusieurs reprises pour incitation à la haine et homophobie. Il a eu des propos scandaleux de mépris à l’égard d’une bonne partie des juifs du monde progressiste. Et tout à coup, voilà qu’il arrive à Paris et que les institutions officielles du judaïsme lui déroulent un tapis rouge. C’est inacceptable pour beaucoup de gens qui ne se reconnaissent pas dans cette lecture intolérante, on piétine la diversité du judaïsme en France, qui est bien réelle. On a organisé une opération de communication sur les réseaux sociaux et dans la revue que je dirige, pour rappeler qu’il y a une responsabilité très forte du leadership religieux.

Quel rôle peuvent jouer les femmes pour ne pas transmettre des valeurs misogynes aux générations suivantes?

En déniant aux femmes la capacité d’être érudites, on les maintient dans une position de “gardiennes du temple”. Car, dans nos traditions, il y a un problème avec le corps des femmes mais aussi avec leur esprit. L’idée qu’elle puissent penser par elles-mêmes, avoir une position d’interprète, de lecture non filtrée reste inacceptable. C’est parce que le champ des possibles est tellement restreint pour elles que de façon tout à fait paradoxale, elles se sont emparées, souvent férocement, du respect à la lettre de certaines traditions, et sont devenues les grandes prêtresses de la maternité, des épousailles etc…

Il faut exposer la nouvelle génération à d’autres modèles.

La violence conjugale est parfois nourrie par une certaine éducation religieuse. Pourquoi?

J’ai vu comme tout le monde sur les réseaux sociaux, des femmes expliquer à coup d’érudition pourquoi un homme pouvait frapper sa femme au nom de la religion. Pour moi, cela relève de la psychologie, de la psychanalyse. Des femmes justifient presque la violence subie par certaines interprétations de textes et certaines pratiques. Que penser par exemple de ces ultra-orthodoxes qui récitent chaque jour: “Béni sois-tu mon Dieu de ne pas m’avoir fait femme”? C’est très violent! 

Que faire pour combattre cet imaginaire collectif bien ancré?

Il faut s’occuper des plus petits. L’ancrage de cet imaginaire commence très jeune, déjà dans les contes. Bien souvent on y met en scène une féminité mutilée, cachée, éclipsée, bâillonnée. La petite sirène par exemple, c’est une féminité qui ne peut exister que dans les profondeurs de l’océan: pour exister sur Terre, elle doit renoncer à sa voix. Est ce qu’on arrête de raconter ces histoires à nos enfants? Non! Nous sommes les héritiers de ces sédimentations, de ces temps où la féminité n’a eu que ce visage, il faut l’accepter. Ce qui est intéressant, c’est de demander aux enfants ce qu’ils en pensent; toi, petit garçon ou petite fille, comment vas-tu t’emparer de cet héritage pour en faire un instrument politique au sens noble? Il faut que ces récits soient une bénédiction et non une malédiction. Il faut aussi exposer la nouvelle génération à d’autres modèles. J’anime une fois par mois un office pour les enfants. Un jour, un petit garçon de 4 ans est venu me dire qu’il aurait adoré devenir rabbin mais qu’il ne pouvait pas car il était un garçon, c’est extraordinaire. Je n’ai rien dit, car il découvrira suffisamment tôt qu’il peut évidemment devenir rabbin!

Propos recueillis par Mérième Alaoui


NE MANQUEZ JAMAIS UN ARTICLE
cheek_societe_banniere_bas_mobile_5