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société

Dossier “Le corps” / En partenariat avec le CFPJ

Se raser la tête, un tabou plus si tabou?

Instagram / @m_maelle


Sur les podiums et dans la rue, les têtes rasées se font de plus en plus nombreuses. Entre mode, libération féministe et geste altruiste, le phénomène bouscule les codes de la féminité traditionnelle. Décryptage.

“C’est trop bête de mourir sans connaître la forme de son crâne!” Cela fait un an qu’Aurore, 22 ans, rêve d’une boule à zéro. Un passage à l’acte mûrement réfléchi, pas façon Britney, prévu pour la fin de l’été. “J’anime une colo en juillet, je ne veux pas effrayer les enfants, donc je vais attendre. Les gens vont penser que je suis soit malade, soit une originale”, anticipe déjà la Bretonne. Venue tout droit d’outre-Manche, la mode du tout rasé est dans l’air du temps. “Cette tendance descend de l’époque punk, en pleine Angleterre de Tchatcher, analyse Alice Pfeiffer, journaliste spécialiste des questions de genre, c’était alors le refus d’un pays en pleine privatisation et d’un système de genre hétérocapitalisteLa mode des vêtements ‘gender neutral’ est aussi passée par là avec des mannequins défilant chez les hommes et les femmes. Je pense notamment à Tamy Glauser, Ruth Bell ou Agathe Rousselle.

 

Rompre avec les codes traditionnels de la féminité

“Avec la hauteur de la voix et la poitrine, les poils et les cheveux restent des symboles de différenciation du féminin et du masculin, observe Christian Bromberger, anthropologue et auteur du livre Les sens du poil, paru en 2015 chez Bayard. Dans l’histoire, la pire honte que l’on puisse infliger à une femme, c’est de lui raser le crâne, comme par exemple au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.” Malgré cela, la tendance pointe le bout de son nez “de manière cyclique”, note Alice Pfeiffer. Et avec elle, la volonté de casser les codes d’une féminité jugée obsolète. “Les cheveux donnent chaud, demandent de l’entretien et du temps, et vont à l’encontre d’un corps fonctionnel et actif. Je pense que se raser le crâne peut avoir une portée féministe, libératrice, car on abandonne une habitude et un symbole lourd et premier du genre féminin hétéronormé”, ajoute la journaliste.

Pour Aurore, la boule à Z n’est pas une affaire de tendance. Les stars qui se rasent le crâne, les Cara Delevingne et autres Kristen Stewart, elle n’en a que faire. C’est sa copine du Morbihan, Juliette, qui l’a inspirée. Pour son petit frère, cette jeune femme de 26 ans a lâché ses cheveux. “Il a eu un cancer il y a trois ans. Pour moi, il n’y avait pas de raison qu’il soit seul à se retrouver chauve.” Le plus simplement du monde, Juliette et trois personnes de son entourage se sont réunies autour d’une tondeuse, comme d’autres le feraient autour d’un barbecue, un soir d’été. “C’était notre façon de transformer sa maladie en quelque chose de moins lourd.” Un éclat de rire, un coup de sabot, et le tour était joué. Récemment, la youtubeuse belge Gaëlle Garcia Diaz a fait sensation pour un fait similaire. Elle s’était rasé la tête en soutien à sa belle-sœur atteinte d’un cancer. Son crâne rasé n’a pas changé grand chose à la vie de Juliette. “Je savais très bien pourquoi je l’avais fait donc je me foutais du regard des autres. J’avais juste l’impression d’être une femme enceinte à qui tout le monde veut toucher le ventre, sauf que moi, c’était le crâne!”, rigole-t-elle. 

 

 

Libération

Maëlle, 22 ans, a, elle, décidé de partager son expérience du crâne rasé avec les 500 abonnés de sa chaîne YouTube dédiée au développement personnel. “Au début, c’était vraiment pour le style, insiste la jeune femme originaire d’Alsace. Mais c’est presque devenu une expérience sociale, sur la manière dont on perçoit la femme, les carcans dans lesquels on nous enferme”. Selon Christian Bromberger, “la distinction entre cheveux longs pour les femmes et cheveux courts pour les hommes est très culturelle. Historiquement, elle caractérise les sociétés occidentales, explique l’anthropologue. Mais je ne connais quand même aucune société où un crâne chauve est synonyme de féminité.” Pourtant, cette nouvelle coiffure, la youtubeuse l’a vécue comme “une libération, presque une thérapie. J’ai appris à voir la féminité autrement. Par exemple, maintenant, je sors plus facilement sans maquillage”.

“C’est un mélange entre éveil féministe, effet de mode et volonté de s’affranchir des contraintes.”

Justement, à en croire la responsable des salons Bubble Factory dans les 12ème et 20ème arrondissements de Paris, que tout le monde appelle Kath, “la femme aux cheveux longs n’est plus du tout la norme”. Trois à quatre fois par semaine, des clientes ressortent de son salon sans le cheveu. “Ça revient très à la mode cette année. Beaucoup de jeunes filles le font sur un coup de tête. C’est un mélange entre éveil féministe, effet de mode et volonté de s’affranchir des contraintes”. Certaines le font aussi pour le côté fun: “Elles se rasent la tête pour pouvoir s’amuser avec des perruques”. 

 

 

@voguechina @patrickdemarchelier

Une publication partagée par Ruth Bell (@ruthnotmay) le

 

Faire don de sa tignasse

Son coup de tête, à Savannah, c’était le 5 mars dernier. Ce jour-là, du haut de ses 19 printemps, elle s’est débarrassée de sa crinière qu’elle jugeait “abîmée” et “plus à son image”. C’est en naviguant sur son compte Insta qu’elle a trouvé le courage de sauter le pas. “J’en avais ras-le-bol de toutes ces injonctions, qu’on me dise il faut que tu sois comme ci ou comme ça. C’est dépassé qu’une femme doive avoir les cheveux longs”, analyse la jeune fille. Savannah s’est offert une tête d’œuf dans un salon de Londres, où elle poursuit ses études. “Le salon, c’était la condition imposée par mes parents. Ils ont eu du mal à accepter ce changement. Mon père avait été traumatisé par l’épreuve du rasage à l’armée, il avait peur que ça me fasse la même chose.” Mais l’étudiante ne semble souffrir d’aucun traumatisme. “Au contraire, je souris plus qu’avant”, estime-t-elle.

Comme beaucoup de femmes qui franchissent le mont chauve, Savannah a fait don de sa chevelure, en l’occurrence à l’association britannique Little Princess. Ainsi récoltées, les mèches servent à fabriquer des perruques pour des personnes qui ont perdu leurs cheveux au cours d’une maladie. “C’était important pour moi de le faire. J’ai eu le choix, alors que beaucoup subissent cette perte”, détaille-t-elle. Pour Aurore, la jeune Bretonne qui va se lancer, faire don de sa tignasse est également une évidence. Comme les autres, elle espère que le déclic sera positif. “Je suis assez attentive au regard des autres dans la vie de tous les jours, j’espère que ça va m’apprendre à m’en foutre.” D’ici peu, la jeune femme aura peut-être donc réalisé deux de ses souhaits: connaître enfin la forme de son crâne et apprendre à envoyer valser les opinons non sollicitées.

Tiphaine Le Berre


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