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société

Édito

Couverture Bertrand Cantat: les résidus du vieux monde

Marie Trintignant © ID Distribution


Depuis bientôt une semaine, vous avez été nombreux·ses à nous demander de nous exprimer sur la couverture des Inrocks qui a déclenché une vive polémique. Et pour cause: accorder une telle lumière au meurtrier de Marie Trintignant a quelque chose de profondément choquant pour les féministes que nous sommes, appartenant à une génération pour qui la mort de cette artiste, à l’été 2003, a bien souvent été un marqueur voire un déclic de notre engagement. Quel qu’ait été notre attachement au Bertrand Cantat musicien, le fait qu’il ait pu tuer sa compagne à mains nues, suite à une banale dispute déclenchée par un SMS de son ex, le place pour toujours dans la catégorie, elle aussi très banale, des conjoints violents, dont nous parlons tous les jours sur Cheek Magazine.

Celles et ceux qui nous lisent savent donc parfaitement ce que nous pensons d’un tel choix éditorial mais il n’est pas inutile de redire notre position. Particulièrement dans cette folle semaine rythmée par l’affaire Weinstein, où le maître mot est devenu: parler. Parler pour dénoncer les agressions dont sont quotidiennement victimes les femmes. Parler pour conquérir un espace, qui, par défaut, n’est jamais accordé à ces dernières. Parler pour lutter contre une domination masculine généralisée dans notre société, qui, comme toute domination, est parfois difficilement visible pour ceux qui en bénéficient.

En cela, la couverture Bertrand Cantat est particulièrement symptomatique d’une complaisance envers les hommes violents, intériorisée depuis des siècles par la société entière, et qui a commencé à sérieusement s’effriter au moment de l’affaire DSK. Derrière le choix Cantat, se cache aussi une banalisation des violences faites aux femmes dont est coutumier le monde médiatique: les récents témoignages de journalistes françaises via le hashtag #BalanceTonPorc en sont une énième manifestation. Tout comme l’accueil catastrophique qui a été fait au témoignage de Sandrine Rousseau sur son agression sexuelle sur le plateau d’On n’est pas couchés il y a quinze jours. Ou bien cette main insistante de Laurent Baffie sur la jupe de Nolwenn Leroy invitée dans l’émission Salut Les Terriens de Thierry Ardisson il y a trois semaines. Ou encore ce recadrage d’Anne Nivat le week-end dernier, dans la même émission, pour qu’on la présente comme la reporter de guerre qu’elle est, et non comme l’épouse de Jean-Jacques Bourdin. Non, tous ces exemples ne sont pas des anecdotes ressassées par “les féministes relous”. Tous sont les revers d’une même médaille: celle du sexisme ordinaire, qui, aujourd’hui encore, pourrit la vie des femmes, quand il ne les tue pas.

La bonne nouvelle, c’est que les temps changent et que la jeune génération de femmes et d’hommes prend, lentement mais sûrement, conscience de cette inégalité structurelle, fondatrice de toutes les autres, comme le rappelait Christiane Taubira il y a un mois à peine, lors des rencontres Télérama. La couverture Cantat n’est peut-être finalement qu’un vieux réflexe, appelé à disparaître un jour. Après tout, une nouvelle génération de médias est en train d’émerger, dont Cheek Magazine fait partie. Si notre prise de parole a été ralentie par le fait que nous appartenons depuis cette année au même groupe que Les Inrocks et que nous souhaitions avoir une discussion en interne avant de nous exprimer, elle est désormais effective, fidèle aux valeurs que nous défendons depuis le premier jour de notre existence. Les femmes ne sont ni des citoyennes de seconde zone, ni des trophées destinés à couronner le succès d’un homme, encore moins des défouloirs leur permettant d’assouvir leurs frustrations. À l’image de Marie Trintignant, qui était une grande artiste, les femmes créent, conquièrent, se battent, dirigent, parlent. Les femmes font. Et commencent enfin à se faire entendre. Feminism is coming.

La rédaction de Cheek Magazine


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