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société

Avec son podcast “2400”, Diahala Doucouré offre une parole intime sur les règles aux femmes

Diahala Doucouré, ©Teo Chubinidze


Diahala Doucouré a lancé 2400, un podcast qui interroge les femmes sur leurs rapports aux règles. Elle en profite pour questionner la religion, la sexualité ou encore la transmission familiale, loin d’être hors-sujet lorsqu’on parle de menstruations.

J’espère vraiment que des jeunes gens tomberont sur ce contenu, s’y reconnaîtront, et se diront qu’ils ne sont pas seuls à avoir tout un tas de questions, à supporter le silence et l’embarras. Qu’ils et elles n’auront pas à vivre les règles comme j’ai pu le faire moi-même dans le passé: dans la honte et le silence.” Depuis le mois de juillet, c’est donc pour faire tomber le tabou qui entoure le sang menstruel que Diahala Doucouré concocte toutes les deux semaines un nouvel épisode de 2400, un podcast “100% menstrues”. Dans chacun des volets, la jeune femme de 29 ans, habitante de Berlin depuis quatre ans, discute avec des invitées aux parcours aussi divers qu’intéressants. Parmi elles, on retrouve quelques noms déjà croisés sur Cheek Magazine, comme Axelle Jah Njiké, fondatrice du podcast Me, My Sexe and I, consacré à l’intimité et la sexualité des femmes noires, ou Fanny Godebarge, à qui l’on doit la “plateforme collaborative dédiée au cycle menstruel” Cyclique.

Les règles, c’est un lieu symbolique où se cristallisent pas mal de peurs et de non-dits.

Avec des dialogues enregistrés tantôt en français, tantôt en anglais, 2400 permet de faire la connaissance de femmes françaises, comme la passionnante Floriane -créatrice de la chaîne YouTube Queer Chrétien(ne)-, mais également d’une Italienne, d’une Allemande, ou encore de Teona, une amie de la podcasteuse, originaire de Géorgie. “En ayant discuté avec elles, j’ai pu constater que le tabou des menstruations dépassait les frontières, relève Diahala Doucouré. Les règles, c’est un lieu symbolique où se cristallisent pas mal de peurs et de non-dits. C’est une sorte de miroir grossissant de la société et des rapports de genre.” Elle cite en exemple le “sexe, ou plutôt le non-sexe pendant les règles”, les critiques autour du congé menstruel et “ses détracteurs qui le prennent comme un aveu de faiblesse de certaines femmes”, ou encore le champ lexical des règles, trop souvent associé aux termes “femmes”, “mères” ou “féminité”, et qui “exclut les personnes menstruées qui ne s’identifient pas comme étant de genre féminin”. 

Si les histoires se rejoignent effectivement lorsqu’il s’agit d’évoquer le dégoût global qu’inspirent trop souvent les règles, c’est la “relation intime que chacune des invitées peut avoir avec le sang de ses règles” que la jeune femme cherche à creuser. Dans son micro, elles racontent leurs premières règles, leur appréhension, ou non, de la ménopause, évoquent leurs expériences gynécologiques ou la question des violences obstétricales, et s’expriment même parfois sur l’art menstruel. Le tout dans une vraie discussion ouverte et intime à laquelle la podcasteuse prend part, elle aussi, se dévoilant un peu plus dans chaque épisode. Nous avons échangé avec Diahala Doucouré, celle qui a choisi de lever le voile sur ce sujet si secret, et pourtant si important que sont les règles. 

 

Pourquoi ce nom, 2400?

2400, c’est en moyenne le nombre de jours pendant lesquels une femme aura ses règles au cours de sa vie. J’ai découvert ce chiffre dans le livre d’Élise Thiébaut, Ceci est mon sang. C’est l’une des premières personnes à avoir abordé aussi frontalement le sujet des règles. Elle a jeté un pavé dans la mare. 

Comment est né ce podcast?

Ça s’est fait graduellement. Avec mes amies, nous avons créé un groupe WhatsApp il y a deux ans et demi, dans lequel nous parlions beaucoup de nos règles. C’était une espèce de cercle de parole, de partage d’informations, sans tabous. Au fil des semaines, je me suis rendu compte à quel point cet espace était une bulle: dès que nous en sortions, aborder ces sujets devenait difficile. En parallèle, les médias ont commencé à traiter des menstruations, et plusieurs polémiques ont éclaté, comme celle concernant une photo censurée par Instagram d’une jeune femme allongée sur son lit, le pantalon taché par du sang menstruel. J’ai eu un déclic il y a un an: j’ai commencé à suivre un workshop d’Anna de Medulla autour du cycle menstruel et j’ai compris les différents états physiologiques et émotionnels dont je faisais l’expérience. Découvrir Me, My Sexe and I m’a aidée à franchir le pas: j’ai compris que moi aussi je pouvais me lancer. 

 

 

De quoi ça parle?

2400 est un podcast qui rassemble des histoires personnelles sur un sujet universel: celui du sang menstruel. Je veux explorer comment ces 2400 jours sont vécus par les personnes menstruées dans leur corps, leur esprit, ou même dans le cadre professionnel. Les règles, c’est un point d’entrée qui permet d’aborder un grand nombre d’autres sujets comme la sexualité, le rapport à l’intime, à la masturbation, la contraception ou l’éducation.

Comment sélectionnes-tu tes invitées?

Ce sont des personnes qui ont pour point commun de questionner la féminité. Elles sont militantes, activistes, professeures, et ont travaillé sur des sujets qui gravitent autour du féminin. J’ai été surprise de constater que malgré le caractère personnel et intime des questions posées, et même si je ne connaissais pas personnellement les femmes auxquelles je me suis adressée pour mon podcast, elles ont toutes dit oui, sans hésiter.

Chaque invitée a un rapport aux règles particulier et une histoire très personnelle à raconter.

Crains-tu de faire un jour le tour du sujet?

Je me suis souvent posé cette question… Mais je ne crois pas. C’est d’ailleurs ce qui fait la force de ce format: chaque invitée a un rapport aux règles particulier et une histoire très personnelle à raconter. Les avancées technologiques, les recherches sur le sujet, l’élaboration de nouveaux types de protections hygiéniques apportent également sans cesse de la matière.

Pourquoi avoir choisi le mode de la conversation?

La discussion en tête-à-tête correspond à ma personnalité: je n’ai jamais été très à l’aise dans des conversations de groupe. J’essaye de créer un vrai échange, dans lequel je partage, moi aussi, un peu de mon histoire. C’est ma façon de prendre soin de la parole très intime qu’on m’offre, et d’éviter le format interview qui aurait pu sembler un peu voyeur. 

 

 

La parole est-elle en train de se libérer autour des règles selon toi?

Oui, on parle de plus en plus de protections périodiques par exemple, et les marques se sont emparées du sujet des règles pour l’utiliser dans leurs stratégies marketing. Pour le moment, cet usage n’a pas fait de dégâts, et je vois d’un très bon œil qu’on choisisse du liquide rouge pour représenter le sang menstruel dans certaines publicités par exemple. Après, il ne faut pas oublier que les règles regroupent beaucoup de sujets toujours très tabous. Personne n’évoque jamais la question du sexe pendant les règles par exemple, et l’art menstruel, le fait de collecter son sang pour en faire quelques chose, choque encore beaucoup…

À part 2400, quels podcasts recommandes-tu?

Me, My Sexe and I, d’Axelle Jah Njiké, parce qu’il m’a foutu une sacrée claque. J’étais curieuse, je me demandais quel était l’intérêt d’un podcast sur la parole des femmes noires, et j’ai finalement été chamboulée. Je me suis reconnue, et les épisodes ont fait écho à des choses très personnelles chez moi. Ça fait du bien. Sinon, je recommande Dans le Genre de Géraldine Sarratia. Elle a réussi à créer une atmosphère très particulière avec sa voix, une espèce de velours.

Propos recueillis par Margot Cherrid


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