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Fashion Week: la révolution body positive aura-t-elle lieu?

25 mannequins sur 56 qui défilaient le 13 septembre 2017 pour la collection Marc Jacobs printemps-été 2018 étaient non-caucasiens, Instagram/marcjacobs


Un automne 2017 qui bat un record historique en terme de diversité sur les podiums, une charte de bonne conduite signée par les géants du luxe français LVMH et Kering… La mode descendrait-elle enfin de sa tour d’ivoire? Le point au premier jour de la Fashion Week printemps-été 2018 de Paris.

Le 6 septembre dernier, à la veille de l’ouverture de la Fashion Week printemps-été 2018 à New York, les groupes LVMH et Kering affichaient leur volonté de ne plus faire appel à des mannequins âgés de moins de 16 ans dont l’IMC -l’indice de masse corporelle- serait inférieur à 17* et de bannir définitivement les tailles 32 pour les femmes et 42 pour les hommes des podiums et des campagnes de publicité. Applicable dans le monde entier et signée par le n°1 et le n°2 du luxe français, qui représentent à eux seuls 15% de la vente des produits de luxe dans le monde, la charte expose par ailleurs que les mannequins devront désormais présenter un certificat médical daté de moins de six mois, tandis que les mineur.e.s devront souscrire à leurs obligations scolaires et ne plus travailler entre 22 heures et 6 heures (sic), conformément à la “loi mannequin” adoptée en mai 2017. Un véritable coup de tonnerre dans le ciel moiré de la mode où l’omerta faisait loi bien plus que le droit du travail (le quoi?): “Deux concurrents du CAC40 qui s’entendent ainsi, c’est un peu comme lorsque les États-Unis signent un pacte avec la Russie…”, sourit le sociologue de la mode Frédéric Godart, pour qui cette charte marque un tournant historique dans le secteur du luxe.

 

Résumé des épisodes précédents…

À l’heure des réseaux sociaux tout-puissants, il semblerait que plus personne ne soit désormais à l’abri d’une rehab morale… Après la censure en juin 2015 d’une publicité Saint Laurent pour cause d’égérie squelettique, suivi quelques mois plus tard par le Dior gate après l’ouverture du défilé Haute Couture par une mannequin de 14 ans, le Balenciaga gate éclate en février dernier, en pleine Fashion Week de Paris. Le directeur de casting James Scully balance alors sur son compte Instagram les noms des directeurs de casting et des maisons, parmi lesquelles Balenciaga, Lanvin et Hermès, qui imposent à leurs mannequins des conditions de travail inhumaines et dégradantes et sont soupçonnées de discrimination. Le post est partagé des milliers de fois et suscite près de 1500 commentaires émus de professionnels de la mode: six mois plus tard, la charte est signée, et Antoine Arnault, membre du conseil d’administration de LVMH, affirme publiquement la volonté de son groupe et de son principal concurrent d’“établir de nouveaux standards dans la mode”, tout en espérant “être suivis par d’autres acteurs du secteur”. Il était temps.

 

 

Helmut Lang by Shayne Oliver, thank you 🔥

Une publication partagée par @slickwoods le

Le top trans Slick Woods, égérie Fenty x Puma et Marc Jacobs, a défilé pour Helmut Lang cette saison.

Pourquoi si tard?

Si la loi du silence a toujours imposé ses règles implicites au secteur, l’historien Xavier Chaumette rappelle aussi que “l’avénement du prêt-à-porter dans les années 60 a contribué à standardiser les silhouettes des mannequins: plus elles étaient minces, plus elles étaient susceptibles d’enfiler les prototypes des collections qui se multipliaient. Dans les années 70-80, ces filles sont devenues des stars et leur minceur, des standards pour le grand public”. De son côté, Frédéric Godart avance que la mode a longtemps évolué en vase clos, à l’abri de toute remise en cause: “Contrairement aux créateurs de musique, de films ou d’art, les créateurs de mode rencontrent très peu de critiques négatives: les compte-rendus des défilés sont au mieux laudatifs, ou pire neutres, ce qui n’accélère pas le changement ni des mentalités, ni des processus.

Le luxe ne pouvait plus rester dans sa tour d’ivoire et ignorer l’air du temps sous prétexte qu’il ne l’a pas soufflé le premier. 

Par ailleurs, jusqu’à très récemment, les défilés n’avaient pas pour vocation d’être publics, contrairement aux campagnes de publicité qui véhiculent les valeurs de la marque auprès des consommateurs. Les réseaux sociaux et le live stream ont tout changé: les défilés s’ouvrent de plus en plus au grand public, qui n’est pas composé que de créatures squelettiques et blanches. Enfin, les acteurs du luxe ont été contraints d’emboîter le pas des géants de la fast fashion, qui, soucieux de s’adresser au plus grand nombre, font appel à des égéries qui bousculent -gentiment- les canons en vigueur jusque-là: le top Ashley Graham et son généreux 46 chez H&M, le mannequin transgenre Hari Nef pour H&M, les photos non retouchées des mannequins ASOS, des égéries non professionnelles, de tout âge et de toute couleur chez Gap, Diesel, J.Crew… Le luxe ne pouvait plus rester dans sa tour d’ivoire et ignorer l’air du temps sous prétexte qu’il ne l’a pas soufflé le premier. 

 

 

MICHAEL MICHAEL MICHAEL!!! Thank you for the opportunity and showing that beauty comes in many different forms!! #michaelkors #nyfw

Une publication partagée par A S H L E Y G R A H A M (@theashleygraham) le

 

Opportunisme commercial ou (r)évolution des mentalités?

Les deux mon capitaine, répond Bénédicte Fabien, directrice prospective et stratégie au bureau de tendances Martine Leherpeur: “Le féminisme en vogue depuis quelques saisons, notamment chez Dior, Missoni ou Stella McCartney, a sans aucun doute contribué à libérer les corps et les esprits. Par ailleurs, des créateurs très en vue comme Alessandro Michele chez Gucci ou Demna Gvasalia chez Vetements et Balenciaga ont remis la différence au goût du jour, avec leurs mannequins atypiques, non professionnels et âgés de 17 à 77 ans chez Vetements. Aujourd’hui, un corps parfait selon des standards éculés ne suffit plus à faire vendre, il faut qu’il soit habité, qu’il ait quelque chose à dire, en bref, qu’il ressemble davantage aux consommateurs.” Autrement dit, l’engagement, c’est le nouveau noir… et la nouvelle cash machine.

La moralisation des podiums ne suffira pas à faire évoluer profondément le secteur, encore dirigé majoritairement par de vieux messieurs blancs.

Mais Frédéric Godart nuance toutefois le cynisme dont on aurait tôt fait d’accuser le secteur: “François-Henri Pinault, le PDG de Kering, et Antoine Arnault, l’actionnaire majoritaire de LVMH, sont jeunes, plus sensibles sans doute à l’air du temps que leurs aînés, et puis le second est le compagnon du top Natalia Vodianova, elle même très engagée, et qui lui apporte probablement un éclairage différent sur le système.Alice Pfeiffer, la rédactrice en chef du magazine de mode Antidote, applaudit quant à elle l’avénement de tops dont la popularité le dispute à l’engagement, comme la féministe militante Adwoa Aboah, Emily Ratajkowski et Ashley Graham qui luttent contre le body shaming ou encore Halima Aden, qui fait sensation sur les podiums et en couverture d’Allure, du CR Fashion Book, le très influent magazine de Carine Roitfeld, ou du dernier Grazia UK avec son voile et ses positions anti-discrimination… “Elles sont toutefois la face émergée de l’iceberg: la moralisation des podiums ne suffira pas à faire évoluer profondément le secteur, encore dirigé majoritairement par de vieux messieurs blancs”, ajoute-t-elle.

 

 

Love my new @graziauk cover !!💝 I want to thank the entire team for making it memorable ✨

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Quoi qu’il en soit, selon l’étude bi-annuelle du site américain The Fashion Spot, la dernière Fashion Week automne-hiver 2017 a battu des records historiques en terme de diversité en faisant défiler 36,9% de mannequins non caucasiens, contre 20,9% au printemps 2015, et 31 mannequins dits “plus size”, contre seulement 4 à l’automne 2016. Et la Fashion Week printemps-été 2018, qui s’achève à Paris le 4 octobre, semble suivre la même tendance. L’iceberg serait-il en train de fondre? Le 16 septembre dernier, le top Leomie Anderson, aussi célèbre pour sa plastique que pour son engagement contre le racisme, tweetait son espoir que “la diversité ne soit pas qu’un effet de mode”. Pourvu que les dieux de la mode aient du WiFi.

Fiona Schmidt 

*Selon la courbe d’IMC définie par l’Organisation Mondiale de la Santé, l’IMC d’une femme de corpulence normale est comprise entre 18,5 et 24,9.


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