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Tatiana Vilela dos Santos, la Française qui secoue l'art interactif

© Clara Baillot pour “Cheek Magazine”


À l’occasion du Festival Grow Paris, dédié au code créatif, qui a eu lieu mi-novembre au Ground Control, Cheek Magazine a rencontré Tatiana Vilela dos Santos, une game designer française. À 29 ans, cette hyperactive a déjà créé une dizaine d’installations interactives pour partager ses “rêveries” éveillées.

Derrière le pupitre installé sur la scène du Ground Control, Tatiana Vilela dos Santos disparaît presque. Avec ses longues couettes et sa robe blanche, elle semble être une petite fille qui frétille à l’idée de raconter ses dernières découvertes. Mais c’est en réalité une jeune femme bosseuse, perfectionniste et avide d’apprendre qui présente les jeux qu’elle a créés ces six dernières années: des expériences interactives, où l’impossible devient possible.

Après avoir commencé à concevoir des jeux vidéos dits “classiques”, avec manettes et écrans, la Parisienne se sent “frustrée” et a envie de faire ses propres jeux. Des installations participatives et lumineuses, où l’artiste rebat “les cartes des règles sociales”. “Je trouvais que c’était hyper intéressant de voir la manière dont les gens jouent à des jeux vidéos dans un espace public, ça change pas mal la donne. C’est pour ça que j’en suis vite arrivée à faire des jeux dont les interfaces n’étaient pas des souris, des manettes et des écrans mais des choses bizarres que je faisais moi-même”, explique-t-elle. Affranchie des contraintes matérielles et commerciales, Tatiana Vilela dos Santos se met alors à construire des ciels que l’on peut toucher ou modifier, et des jungles d’ampoules multicolores. Les conventions sont renversées, la limite du réel repoussée.

 

Partager ses expériences positives

Après un bac littéraire -“pour faire anglais, espagnol, portugais, japonais”, précise-t-elle- passé par correspondance, elle fait d’abord une école de game design avant d’étudier l’art contemporain puis le multimédia interactif à la Sorbonne. Aujourd’hui, elle voit son métier comme un “mélange de psychologie et d’ingénierie”, au service du besoin de “partager les choses positives” qui lui sont arrivées.

Dans Contre Ciel par exemple, la jeune artiste a imaginé un piano capable de changer la météo d’un ciel artificiel placé au-dessus du joueur. “J’ai commencé à faire de la musique il y a quelques années, et j’étais très timide, je n’osais pas jouer en public car mon niveau technique m’inhibait complètement. Un jour, je me baladais et j’écoutais de la musique: j’avais l’impression que les nuages bougeaient au même rythme”, raconte-t-elle. Elle retranscrit alors cette agréable sensation dans son installation, où la météo évolue avec la cadence des notes. “Les joueurs sont en train de jouer avec ce ciel donc peu importe ce qu’ils font, il ne s’agit pas d’une performance musicale, ils ont le droit à l’erreur”, ajoute Tatiana Vilela dos Santos.

 

 

Idem lorsqu’elle se met au judo: l’artiste découvre une part d’elle-même et veut partager son émerveillement. “Je n’avais absolument aucune pratique physique. Je m’étais immergée dans le numérique, -entre le développement, le game design, le fait de jouer à des jeux vidéos et de faire beaucoup de rêveries-, j’étais beaucoup plus axée sur l’intellectuel que le physique. J’ai essayé de reproduire cette reconnexion à mon corps: le fait de rouler par terre sans se faire mal, jouer avec le corps de l’autre, faire des galipettes… J’ai voulu proposer à des adultes d’avoir un espace social qui permette ça”, indique-t-elle. Tatiana Vilela Dos Santos invente donc Negêmu, une sorte de Twister où deux joueurs s’affrontent et doivent appuyer le plus vite possible sur des boutons accrochés aux extrémités d’un tapis.

Negêmu à la Cité des sciences et de l’industrie en mars 2018, © Facebook/Mechbird

 

Un milieu encore très masculin

Des installations qu’elle bidouille seule, à tâtons, sans peur des risques. “L’électronique, j’ai appris ça chez moi, en expérimentant, avec beaucoup de blessures: lors d’une de mes premières expos, je me suis clouée la main à une planche, et je me suis abîmée la cuisse avec une perceuse! J’ai monté Jungle In (Ndlr: un espace rempli de guirlandes lumineuses dont les spectateurs peuvent changer les couleurs) sous la pluie, sur un échafaudage toute seule, sans sécurité à quatre mètres de haut”, se souvient-elle en riant.

Tatiana Vilela Dos Santos, la française qui secoue l'art interactif

Jungle In, © Tatiana Vilela dos Santos

Ma légitimité va moins de soi. Ça ne veut pas dire qu’on me pense illégitime mais c’est une table rase, à moi de construire dessus.

Comment ses collègues, majoritairement masculins, perçoivent-ils son travail? “Ce que je fais est très ‘niche’. Et donc ma toute petite niche me protège finalement. Quand on a un profil atypique, dans une discipline atypique, le fait d’être isolé·e a un inconvénient, mais s’il y a bien un avantage, c’est qu’il n’y a personne pour nous emmerder, hommes ou femmes”, rétorque-t-elle. Cette solitude et cette spécialité la “protègent”, dit-elle, de la pensée misogyne qu’il peut y avoir dans le monde du jeu vidéo.

C’est plutôt face à ses élèves -elle enseigne notamment le Processing and Software Development à Science Po Paris-, qu’elle a cette impression d’avoir “davantage à prouver” que ses collègues masculins. “Ma légitimité va moins de soi. Ça ne veut pas dire qu’on me pense illégitime mais c’est une table rase, à moi de construire dessus, là où parfois certains de mes collègues masculins arrivent en disant ‘j’ai travaillé dans telle boîte’ et leur légitimité est faite”, précise-t-elle.

 

“Ce que je veux créer, c’est Alice aux pays des merveilles”

Entre la création des œuvres, les expositions et les cours, le temps passe vite pour Tatiana Vilela dos Santos. “Je n’ai pas de vie sociale”, lâche-t-elle, en blaguant à moitié. “Je voyage tout le temps, au moins quatre à cinq fois par an. Je reviens d’Inde, dans deux semaines je pars en Ukraine et j’expose en même temps au Cap”, détaille-t-elle sans crâner.

Je veux être là où on ne m’attend pas, je ne veux pas proposer un ersatz de réalité.

Son nouveau fantasme: faire interagir le public et les artistes pendant un concert. Elle explique: “Beaucoup d’initiatives existent mais ont le défaut d’être un peu artificielles, comme envoyer un hashtag pour changer les lumières sur scène. J’ai un projet où des gens se voient danser en vidéoprojection. Ils se mettent à bouger de manière graphique et non plus dans leur coin: les spectateur·rice·s coopèrent alors qu’ils ou elles ne se connaissent pas.

Face à l’arrivée constante de nouveaux outils, comme les casques de réalité virtuelle, elle répond que “ces technologies simulent de plus en plus la réalité. Alors que moi ce que je veux, c’est tout ce que la réalité ne me permet pas de faire. Ce que je veux créer, c’est Alice aux pays des merveilles. Il faut qu’il y ait une frustration, un désir, je veux être là où on ne m’attend pas, je ne veux pas proposer un ersatz de réalité”. Le ton est donné.  

Clara Baillot


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