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Féminiser Wikipédia, le pari féministe de l'association les sans pagEs

© les sans pagEs


Depuis sa création en 2001, Wikipédia est devenu l’un des sites les plus consultés d’Internet. Pourtant, on y trouve seulement 16,5% de biographies de femmes. L’association les sans pagEs s’est donné pour but de féminiser la version française de l’encyclopédie. Reportage dans l’un de ses ateliers.

Sur Wikipédia, il y a la liste de tous les Pokémon et de tous les joueurs d’équipes de foot de ligues complètement obscures.” C’est par ces mots que Natacha Rault, 48 ans, fondatrice genevoise des sans pagEs, explique l’enjeu de son association. “Et  c’est très bien, c’est à ça que l’encyclopédie sert. Mais à côté, il y a un manque de représentativité des sciences humaines, de la littérature, de la mode… Bref, des domaines de connaissances perçus comme féminins. Plus largement, ajoute-t-elle, dans l’encyclopédie collaborative, il y a un manque de visibilité des femmes.” C’est la raison pour laquelle elle a fondé les sans pagEs, dont le chapitre parisien se réunit ce samedi après-midi de mai dans un coin de la bibliothèque de la Gaîté Lyrique.

Très engagée dans la communauté bénévole de Wikimédia France -l’association qui chapeaute Wikipédia et ses projets frères, comme Wiktionnaire ou Wikidata-, Natacha Rault accompagne Lexane Sirac, 24 ans, que tout le monde appelle plutôt par son pseudo, Exilexi. Cheveux bruns et robe d’été, c’est elle qui a proposé d’ouvrir une version parisienne des sans pagEs. Il y a Marin aussi, en t-shirt aux couleurs de l’association. Trésorier de Wikimédia France à 23 ans, il a débarqué tout à l’heure, un paquet sous le bras et le sourire aux lèvres, en claironnant: “Quelques framboises, des fraises de Cléry, merci Wikimédia!” Wikipédiens affirmés, néophytes, curieux, jeunes et moins jeunes se réunissent autour de ce festin. Depuis leurs ordinateurs, ils participent à une même mission: redonner aux femmes la visibilité qui leur manque sur l’encyclopédie la plus consultée d’Internet.

 

De l’invisibilité féminine

Création de profil, édition d’article, publication, Lexane Sirac dispense une rapide formation pour les débutants. Sur le carré de tables autour desquelles se sont rassemblés les participants, quelques livres inspirationnels traînent: Rap, Hip Hop de Sylvain Bertot, Les Compositrices en France au XIXème siècle, de Florence Launay, et Émeutières: Pussy Riot Grrrls de Manon Labry. Devant l’écran où elle déroule ses explications, la vingtenaire prévient: “Aujourd’hui, on travaille sur les femmes dans la musique. Notre seul angle mort, ce sont les femmes dans la danse, parce qu’elles feront l’objet de l’atelier de juin.

Les femmes sont bien plus souvent appelées par leur prénom.

Lexane Sirac précise ensuite ce à quoi ressemble le biais de genre contre lequel les sans pagEs cherchent à lutter. Il y a d’abord le manque de biographies dédiées aux femmes: seulement 16,5% du total mondial. Puis le sexisme de certaines formulations. “Les femmes, par exemple, sont bien plus souvent appelées par leur prénom, explique la jeune femme. Et dans 27% des cas, elles ont droit à une section vie privée, alors que c’est le cas pour seulement 4% des hommes.” “Sans compter, ajoute Harmonia Amanda, une wikipédienne confirmée de 28 ans qui ne souhaite pas donner sa véritable identité, le nombre de fois où les biographies de femmes renvoient vers celles d’un ou plusieurs hommes, sans que l’inverse ne soit vrai: c’est gênant parce que ça laisse moins de probabilités d’atterrir sur la page de ces femmes et d’en savoir plus sur elles.”

 

La rareté des contributrices

Du haut de ses 26 ans, Olivia, bibliothécaire, est venue ici par curiosité: “J’ai découvert l’association il y a deux jours, et j’ai bien aimé l’idée qu’ils cherchent à traduire les biographies déjà existantes dans certaines langues vers le français, par exemple.” En regardant les listes de travail, celle qui dit ne pas être “particulièrement féministe” a récemment “réalisé qu’il y avait plein d’auteures [qu'elle] connaissai[t] qui n’avaient aucune biographie”. Aujourd’hui, elle est justement en train de choisir une musicienne au hasard sur laquelle elle va pouvoir travailler, avant de passer aux femmes dans la littérature une fois rentrée chez elle. 

Au début, il y avait un badge ‘super, tu fais partie des 3% de contributrices!’

À l’autre bout de la table, Philippe actualise justement la liste des femmes ayant besoin d’une biographie. Son tableau est plein de liens rouges, la couleur des pages qu’il reste à créer sur Wikipédia. Le logo des sans pagEs y fait référence, avec son nom écrit en rouge. En dessous, trois visages de femmes dessinés en bleu: ce sera la couleur des liens une fois qu’il sera possible de cliquer dessus. En même temps qu’elle explique cela, Natacha Rault aide Joëlle, 69 ans. Adhérente de longue date à Osez le féminisme, celle-ci affirme avoir été séduite par le projet féministe des sans pagEs et s’apprête à publier une page à propos de la saxophoniste américaine Elise Hall.

L’après-midi s’étire. On va et vient comme on veut, les wikipédiens expliquent leurs activités aux curieux. Les jeunes prennent peut-être un peu plus vite le pli du fonctionnement de l’encyclopédie que les plus âgés, mais ça n’est pas grave puisque l’heure est à l’entraide. Dans l’assistance, qui évolue au fil des heures, il y a surtout beaucoup de femmes. C’est positif, selon Harmonia Amanda. Car le dernier point de préoccupation des sans pagEs, c’est le manque de contributrices: “Au début, il y avait un badge ‘super, tu fais partie des 3% de contributrices!’ sur Wikipédia, se rappelle-t-elle en riant. Maintenant, ça va un peu mieux, même s’il reste du boulot avant d’atteindre les 50%.” Avis aux intéressées qui n’auraient pas encore sauté le pas.

Mathilde Saliou


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