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Enquête

Pourquoi y a-t-il aussi peu de diversité dans la tech?

Conférence LeWeb à Paris en 2011 © Kmeron, Flickr CC


En 2017, le monde de la tech reste désespérément blanc et masculin. On a voulu comprendre pourquoi, et surtout, comment cela pouvait changer. 

Si, historiquement, parmi les inventeurs ou créateurs d’entreprises, tous n’ont pas fait d’études, tous ne sont pas des hommes, tous ne sont pas blancs, quand on arpente les allées du salon Viva Technology -qui s’est tenu en juin à Paris-, difficile de ne pas remarquer l’homogénéité des profils des participant.e.s. De même quand on regarde les statistiques concernant les employés des plus grandes firmes de la Silicon Valley: compliqué de retrouver la diversité de genre, d’origines, de sexualités, de parcours scolaires ou de situations de handicap présente dans la société. Le recrutement cet été de Bozoma Saint-John en haut de l’organigramme d’Uber n’est que la femme noire qui cache la forêt d’hommes blancs du milieu de la tech.

Bozoma Saint John role model Uber Apple crédit instagram

Bozoma Saint-John, passée par Apple, est la nouvelle recrue de Uber (Instagram / @badassboz)

De ce côté-ci de l’Atlantique, le président français se fait le promoteur de la start-up nation, cet écosystème qui mêle nouvelles technologies et entrepreneuriat et qui se pose en créateur du monde de demain. Mais a-t-il seulement intégré la nécessité de vraiment y représenter la diversité de notre pays? 

 

La diversité commence par la mixité

C’est ce que l’on pourrait croire tellement chacun s’accorde sur l’idée suivante: plus il y a de diversité dans une équipe, plus efficace elle est. Roxanne Varza, directrice de la Station F explique par exemple qu’avec Xavier Niel, l’initiateur du projet, “[ils ont] pensé un Fighters program pour promouvoir les parcours différents, et notamment aider ceux qui ne sont pas sortis de grandes écoles”. Chez Microsoft, Sihame Aarab, data scientist à la tête d’une équipe où l’on compte “notamment un passeport vietnamien et un marocain”, le souligne avec force: “Avoir une diversité culturelle, ça permet d’assembler des façons de penser différentes, et, mécaniquement, d’obtenir de meilleurs résultats.” Même son de cloche de la part de Florence Trouche, directrice commerciale chez Facebook. Pourtant, rien que la question de l’égale représentation des sexes montre que le secteur peine à se démocratiser. “À l’heure où l’écosystème des start-ups se pose en annonciateur de la société du futur, il est anormal que seuls 8% des fondateurs de start-ups soient des fondatrices”, s’indigne d’ailleurs Caroline Ramade, directrice de l’incubateur Paris Pionnières.

C’est vrai que dans la société du présent, les femmes sont 52%. Et qu’il est toujours compliqué, en France, de compter le nombre de personnes issues de “minorités visibles”, celles qui ne sont pas contraintes de taire leur sexualité parce qu’elle ne correspond pas au modèle hétéronomé ou celles porteuses d’un handicap pour évaluer leur représentation dans le monde de la tech. Mais une simple balade dans les travées des salons de startuppers ne laisse pas de doute quant à l’écrasante majorité d’un seul et même profil: celui de l’homme blanc, la trentaine, souvent bardé de diplômes des meilleurs écoles du système éducatif. Une omniprésence qui a même conduit le magazine Capital à ne photographier que des hommes blancs pour son dossier sur les start-ups françaises paru fin août. 

 

This is what a boys club looks like. Source: Company diversity reports, 2015 and 2016 #datasketch

Une publication partagée par Mona Chalabi (@monachalabi) le

Au festival numérique Futur en Seine, qui s’est également tenu en juin à Paris, Miranda Brawn, avocate d’une meilleure représentation de la diversité dans la tech et cofondatrice de l’organisation Colorintech, donnait une bonne raison de rendre le milieu des nouvelles technologies plus inclusif: autrement, “nos intelligences artificielles auront toutes été construites avec le biais du modèle masculin blanc dominant, parce que pensées par lui. Pour qu’elles ressemblent vraiment à la société et ne perpétuent pas les inégalités qui y existent, ils faut qu’elles soient construites par la diversité d’idées, de points de vue, de façons de penser propres aux communautés”. Intelligences artificielles, robots ou services dématérialisés, le même raisonnement s’applique à toutes les idées, services, technologies susceptibles d’être mises au point dans les années à venir. Raison pour laquelle elle a fait une profession de promouvoir la diversité dans le milieu de la tech.

Et Miranda Brawn est loin d’être la seule: pour répondre à la question de l’inclusion, les principaux intéressés n’ont pas attendu qu’on vienne les chercher. Du réseau StartHer, initialement fondé par Roxanne Varza, à Paris Pionnières, qui n’incube que des start-ups ayant au moins une femme parmi ses fondateurs, en passant par Global Invest Her, qui les aide à se faire financer, les initiatives au service des femmes qui poursuivent des carrières dans cet écosystème sont nombreuses. Moussa Camara, lui, a choisi de promouvoir l’entrepreneuriat dans les quartiers en montant l’asso les Déterminés. L’objectif? Fournir aux jeunes de quartiers populaires les outils, les compétences techniques, juridiques et le réseau nécessaire pour se lancer dans l’entrepreneuriat. Les résultats ne se sont d’ailleurs pas fait attendre: plusieurs jeunes passés par le programme ont postulé au concours de la French Tech pour faire incuber leurs start-ups à Station F. “Ils sont nombreux à avoir des idées de start-ups, seulement ils pensent que ce milieu n’est pas pour eux, résume Moussa CamaraIls n’ont pas les codes, ils pensent que leur niveau d’études ne leur permet pas de se lancer dans l’entrepreneuriat.” Une idée reçue que combat également Mariame Tighanimine à travers sa société Babelbusiness, qui promeut une vision anti-élitiste de l’entrepreneuriat.

Marine Rome, quant à elle, a fondé le chapitre français du réseau Lesbians Who Tech. “À la machine à café, si tu es hétéro, tu peux parler de ton week-end en couple sans problème, raconte-t-elle. En revanche, si tu es homo, les gens associent tout de suite ça à une question de sexualité et refusent d’entendre. Ou alors ils te renvoient directement leur homophobie à la figure.” D’où l’importance de créer une structure qui favorise l’entraide: cela permet aux femmes de mieux affronter ce genre de situation, tout en accroissant leur visibilité.

 

Élargir le recrutement

Cette façon d’agir en visant des populations précises a l’avantage de s’adresser à un public choisi et concerné. Plus efficace lorsqu’il s’agit d’aller chercher des talents qui s’ignorent alors qu’ils seraient utiles au milieu de la tech. Mais pour la politologue Réjane Sénac, le risque de ce type de politiques, c’est “d’enfermer toujours davantage les discriminés dans une mise en scène de leurs différences, perçues comme positives à condition qu’elles soient rentables”. Autrement dit, on ne les accepte pas tant comme salariés, collaborateurs, entrepreneurs égaux que comme porteurs de quelque chose que la personne lambda aurait été incapable d’apporter du fait de sa position traditionnelle. Pour Florence Trouche, il ne s’agit pas d’embaucher à tout prix plus de femmes mais de comprendre que “le problème, à la source, c’est qu’il y a moins de femmes éduquées à nos métiers”. Chez Microsoft, Sihame Aarab renchérit: “Je n’ai découvert l’existence de ce qui est aujourd’hui mon job que très tard, lorsque j’étais au niveau licence.” La solution à ce manque de connaissance des métiers de la tech chez les femmes? Elle est toute trouvée pour Microsoft, qui a lancé Digigirlz, un programme avec lequel des représentants de l’entreprise vont souffler aux collégiennes l’idée de bosser dans la tech à la sortie de leurs études.

 

 

Sur la question du niveau de diplômes et du biais qu’il peut constituer, Florence Trouche précise tout de même: “Il faut admettre que le niveau que l’on demande dans nos métiers techniques est extrêmement élevé, donc c’est normal que l’on aille chercher parmi les polytechniciens.” Certes, mais les métiers sont multiples au sein de géants comme un Facebook, un Microsoft, ou le monde de la tech en général. Et puis, des écoles comme 42 ou Simplon ont précisément vocation à donner des compétences techniques élevées à ceux qui n’ont pas nécessairement eu le capital social et/ou financier pour se préparer et réussir au concours d’entrée de l’X. Sur ce point, la directrice commerciale de Facebook admet que l’entreprise essaie de diversifier le panel d’écoles d’ingénieurs à partir de laquelle elle recrute. Mais, revenant au sujet de l’égalité femmes-hommes, elle pointe aussi du doigt les biais intégrés: “On a fait une étude interne, et en situation de recrutement, une femme qui serait en poste ailleurs va attendre 9 coups de fil de notre part avant de nous rappeler. Alors qu’un homme, si Facebook essaie de le contacter pour un emploi, il rappelle tout de suite.” Et d’expliquer que l’entreprise s’est donc attachée à faire plus d’efforts pour atteindre les femmes, davantage victimes d’autocensure, et de les convaincre de la rejoindre.

 

Lutter contre les discriminations 

Pour atteindre une égale représentation de tous, Réjane Sénac explique donc que “l’enjeu est de porter les politiques d’action positive au nom de la déconstruction des discriminations et non de la valorisation des différences”. Un type d’action que l’on trouve en germe dans la formation Managing unconscious bias, que Facebook propose aussi bien à ses employés qu’aux entrepreneurs extérieurs pour combattre toute sorte de stéréotypes dans l’entreprise. French Tech Diversité, le programme de la French Tech qui vise précisément à mieux diversifier ce secteur foisonnant, s’est lui aussi attelé à la lutte contre la perpétuation des discriminations. Pour Salima Maloufi Tahil, la responsable du programme, beaucoup de gens dans le milieu n’ont même pas conscience de certaines inégalités basiques: “Se créer un réseau, par exemple, est une part véritablement importante du travail. D’ailleurs, les afterworks sont une habitude qui correspond bien a l’esprit start-up, ça a l’air cool, détendu. Mais quand on doit aller chercher les enfants à l’école ou que l’on habite en zone 5 en région parisienne, impossible de profiter de ce genre de moments pour rencontrer les gens qui permettront de faire avancer un projet.” Et de proposer qu’aux afterworks, on préfère les petit-déjeuners, parce que ce serait plus simple, “et que ça permettrait enfin aux pères qui veulent aussi s’occuper de leurs enfants de rentrer à temps pour le faire!

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La réponse des startuppeuses françaises à la photo 100% masculine de Capital

Ce qui reste le plus difficile à trouver en France, ce sont les initiatives qui concernent le handicap, dans la tech comme dans le reste du secteur privé. Si l’on pose la question du côté de la Station F, qui vient d’ouvrir son énorme campus de start-ups, la seule réponse que l’on obtient est la suivante: “Bien sûr, le bâtiment a été mis aux normes!” Autant dire le minimum syndical a été fait puisqu’il s’agit d’une obligation légale. Mais quid de la nécessité d’aider les personnes handicapées -que cela soit visible ou pas- à participer à la joyeuse et bruyante construction de la fameuse start-up nation? A-t-on pensé à indiquer en braille la localisation de tel ou tel incubateur? En réalité, des solutions existent, les penser et les exposer aux employeurs est d’ailleurs devenu l’activité principale de Guy Tisserant, fondateur de TH Conseil.

Mais, comme souvent, le problème principal est simplement de le faire savoir. C’est exactement ce qui a motivé Marine Rome avec Lesbians Who Tech: elle voulait que les femmes homosexuelles sachent qu’elles ne sont pas seules, mais aussi accroître leur visibilité au sein du milieu de la tech. C’était un moyen, aussi, de faire reculer l’homophobie latente qui peut encore y exister. C’est aussi pour cette raison que Salima Maloufi Tahil s’exclame: “Il y a énormément de start-ups et d’incubateurs qui seraient de parfaits role models les un.e.s pour les autres mais qui n’en ont pas conscience. Du coup, on cherche à les faire se rencontrer, à organiser, par exemple, des évènements où l’on croisera aussi bien Les Déterminés que des acteurs plus traditionnels.” Et Moussa Camara d’ajouter: “Mon voeu serait justement qu’on imite Les Déterminés partout en France! Il n’y a pas que mon quartier qui soit rempli d’idées!” Après tout, pour un secteur qui se targue d’être le laboratoire du futur, ce ne serait pas totalement invraisemblable qu’il soit aussi celui d’un milieu du travail intégrant la diversité de la population telle qu’on la trouve dans la société.

Mathilde Saliou


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