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Dans un essai très drôle, Titiou Lecoq dénonce la répartition inégale des tâches ménagères

Titiou Lecoq, © Laura Stevens


Dans son essai Libérées, le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, Titiou Lecoq se pose la question du féminisme de tous les jours, au sein du couple, de la famille et au milieu des chaussettes sales. Elle a accepté de commenter pour nous quelques punchlines tirées de son nouveau livre.

Si je pouvais cocher ‘autre, ça me soulagerait vraiment.” Difficile pour Titiou Lecoq, écrivaine, blogueuse et journaliste de s’inscrire dans une case. Quand on lui demande comment elle se définit, la trentenaire botte en touche: “Je préfère ne pas être associée à la définition des femmes que me renvoie la société.” Comme mère de deux enfants peut-être? Elle répond avec un long “oulaa”, visiblement surprise. La question semble pourtant légitime pour comprendre ce qui a pu pousser la très moderne créatrice du blog Girls and Geeks, auteure des Morues et de l’Encyclopédie de la Web Culture, à rédiger un essai sur les tâches ménagères. Oui, c’est bien ce thème qui est au cœur du nouvel ouvrage de Titiou Lecoq: Libérées, le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale (Éd. Fayard). L’auteure explique être partie du constat de sa vie: “Quand les tâches ménagères prennent une telle place dans ton quotidien, alors que justement, tu as grandi dans une famille plutôt matriarcale, sans inégalité sur ce point-là, persuadée que le combat était terminé, tu te dis que tu tiens peut-être un sujet et que tu n’es pas la seule concernée.

Titiou Lecoq signe ici un essai plein d’humour, qui analyse la répartition des tâches au sein du couple, la maternité et l’éducation à travers le prisme de grandes théories des gender studies. En partant de sa prise de conscience devant une chaussette sale laissée par son conjoint à côté du panier à linge, Titiou Lecoq aborde ainsi les notions de manspreading, de mansplaining et de charge mentale. Elle cite quelques grands noms du féminisme comme Simone de Beauvoir ou Benoîte Groult, et propose même un éclairage historique de certains points. Saviez-vous par exemple que l’idée de la bonne ménagère, celle qui rend le foyer agréable au mari et lui donne envie de rentrer à la maison, avait été soutenue par les entreprises au XIXème siècle pour détourner les hommes des luttes sociales et les éloigner des manifestations? On a demandé à Titiou Lecoq de commenter les punchlines les plus parlantes de son livre. 

 

“Et puis badaboum… J’ai eu des enfants. Et là, moi qui étais un ‘je’ absolu, j’ai compris ce que ça voulait dire être une femme -et que pas de bol, j’en étais une.”

“Au quotidien, quand par exemple tu regardes la pluie par la fenêtre, tu le fais en tant qu’individu sans prendre en compte ton genre. Comme beaucoup de personnes, je ne considérais pas le monde en tant que femme. Puis j’ai regardé ma fiche de paye et là, je me suis dit que le monde, lui, me considérait comme telle. Ça s’est accentué quand j’ai eu mon premier enfant. C’est le regard de la société et des gens qui m’ont fait me sentir mère. À ce moment-là, j’avais envie de leur dire qu’être enceinte n’avait pas fait disparaître mon cerveau, qu’on pouvait me parler d’autre chose que d’allaitement, de mal de dos, et que j’avais toujours la capacité de discuter politique. C’était bizarre, mon identité s’effaçait, on ne me voyait plus que comme un utérus. Je n’avais pas prévu ça.”

 

“En réalité, la femme est devenue la chef qui se donne à elle-même des ordres à exécuter.”

“C’est une situation assez pernicieuse. Tu décides du moment du cours de judo de ton fils, de quand tu fais une machine, mais en y réfléchissant, le fait de récupérer du pouvoir à la maison t’empêche d’aller le chercher à l’extérieur. Ce pouvoir, on l’exerce uniquement sur nous-mêmes quand on décide de trier des vêtements à ce moment-là et pas à un autre. On s’arnaque. Et plus tu en as à faire, moins tu te poses la question de savoir si ta vie te convient. Après ta journée de travail, ta journée parentale et ta journée domestique, tu n’en as pas le temps.”

 

“La plupart des hommes se retrouvent face à un terrible obstacle qui les empêche de s’approprier le balai à chiottes, une espèce de ‘sol de verre’.”

“J’ai voulu faire un clin d’œil au plafond de verre dont sont victimes les femmes dans le monde du travail. Le ‘sol de verre’, c’est l’écart entre le discours des hommes -‘Moi, à la maison je m’occupe aussi des tâches ménagères’- et la réalité -qui, la dernière fois, a pris en charge telle ou telle chose. C’est la différence entre la répartition qui semble ‘juste’ comparée à nos parents ou à nos potes et la répartition strictement ‘égale’. Les bonnes intentions et les beaux discours sont là mais on dirait que les hommes ne voient pas certaines choses. Pour mon mec, c’était la chaussette par terre, alors qu’il pouvait passer devant plusieurs fois par jour ou la piétiner.

Je peux dire à mes garçons de faire le ménage et de ranger, mais si ce n’est pas associé à l’identité masculine, ça ne servira à rien.

 

“Le féminisme a percé le tympan de mon bébé.”

“À cette époque, mon fils a un an et demi et c’est un ‘enfant à otites’. C’est moi qui m’occupe de tous les rendez-vous médicaux et je veux que ça change. Un jour, il se met à pleurer et je dis à mon mec: ‘Tu t’en occupes, je ne veux pas y penser, tu appelles le médecin et tu l’emmènes.’ Il a accepté, mais les jours passaient, mon fils hurlait de douleur et mon conjoint repoussait, prétextant le manque de temps. J’ai failli craquer, c’était une espèce de billard à trois bandes avec mon gamin au milieu en train de souffrir. Cette histoire s’est terminée avec un appel de la crèche, qui m’annonçait -évidement à moi, la maman- que mon fils avait le tympan percé à cause d’une otite non traitée et qu’il était exclu. Et là, j’ai eu super honte et je me suis dit ‘comment tu fais pour mener ton combat à la maison?’ Il y a une chose très claire: les enfants sont une justification à déroger au principe d’égalité.

 

“Éduquer les garçons aux tâches ménagères, c’est largement la responsabilité des pères.”

“Je me suis rendu compte que, quoi qu’il en soit, le modèle d’identification de mes garçons, c’est leur père. Je peux leur dire de faire le ménage et de ranger, mais si ce n’est pas associé à l’identité masculine, ça ne servira à rien. Et c’est terrible parce que là-dessus je n’ai aucune prise. C’est une des raisons qui font que la répartition égale des tâches est si importante.”

 

“Ce que les femmes ont accompli en 70 ans, voire en 40 ans est exceptionnel. Ce devrait être une source de motivation pour poursuivre -pas une raison de s’arrêter au milieu du gué et regarder ailleurs.”

“Quand j’étais petite, je ne remarquais pas que les filles étaient moins interrogées que les garçons en classe ou que je restais dans un petit coin de la cour alors que les garçons occupaient tout l’espace… À 13-14 ans, je lisais Mémoires d’une jeune fille dérangée, ma mère me parlait du MLF et je lui disais qu’elle avait de la chance: elle s’était battue pour des choses importantes, elle avait défendu le droit à l’avortement. Comme mai 68 pour certains, j’avais développé un fantasme autour de cette époque de lutte et je regrettais de ne plus avoir de combat à mener. Et maintenant, depuis que je travaille et que j’ai des enfants, c’est comme si un rideau s’était déchiré: je vois de l’inégalité partout.

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Il y a encore tellement de choses à gagner. Quelques marches ont été gravies mais il y a encore tout un escalier à monter et c’est cool.”

Sous un dehors sexy, avec des filtres, ce qu’on nous vend, c’est un rôle de maîtresse de maison.

 

“Nous sommes les reines de la culpabilité.”

“Mon livre se termine sur l’idée que les femmes n’ont pas à se sacrifier pour les autres. Je ne sais pas comment on nous a mis cette idée en tête, mais finalement, ce sont elles qui prennent en charge la famille, les enfants, et puis plus tard les parents et les beaux-parents, c’est juste dingue. On est dans une espèce de dévouement permanent qui fait que, quand tu prends un peu de temps pour toi ou que tu es de mauvaise humeur et que tu cries sur tes enfants, tu te sens comme la dernière des merdes.”

 

“Il existe un endroit au monde sans chaussette qui traîne: les réseaux sociaux.”

“Les instagrammeuses ont toutes la même vie, le même appart avec le même canap’ et le même éclairage… À 7h30 du matin, elles vont te poster une photo de la table de petit-déjeuner parfaite, les bols des trois enfants par ordre de taille, Boucle d’or quoi! Tu les vois tricoter, s’occuper de l’intérieur, mais jamais travailler, lire un livre ou ouvrir un journal. Sous un dehors sexy, avec des filtres, ce qu’on nous vend, c’est un rôle de maîtresse de maison. On se croirait dans Ma Sorcière bien aimée avec Samantha qui va carrément jusqu’à renoncer à ses pouvoirs pour Jean-Pierre… Jean-Pierre quoi! T’as beau être habituée, cette mise en scène du vrai, à répétition, fait tomber ton esprit critique et tu te dis ‘ouais, ma vie, c’est nul’.” Mais depuis, j’ai pris du recul et j’adore les immeubles dégueulasses, quand c’est fissuré, crade, quand ça a vécu.”

 

“Cette chaussette me met aussi en rage parce qu’elle fait de moi quelqu’un que je n’aime pas.”

“On est toutes réticentes quand il s’agit de briser l’harmonie de son couple pour entamer une discussion désagréable sur un rouleau de PQ qui n’a pas été changé. Est-ce que ça demande vraiment une engueulade? Et dans la plupart des cas, on se dit que ce n’est pas grave. C’est déjà assez révélateur de la responsabilité qu’a la femme du bien-être du couple. Et en plus, on a peur de passer pour la mégère, avec l’image de cette femme méchante, qui crie avec son rouleau à pâtisserie dans la main, grosse, pleine de boutons, les cheveux gras… Mais en fait cette personne qui tape du poing pour faire bouger les choses dans le foyer, elle a raison! Ça devrait être un modèle, on devrait vouloir s’identifier à elle et avoir le courage de dire ‘stop, ça suffit’.”

Propos recueillis par Margot Cherrid


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