cheek_culture_banniere_haut_mobile_5
culture

Pourquoi les personnages féminins sont toujours coincés dans des stéréotypes sexistes

Kirsten Dunst dans “Elizabethtown”


Des séries aux blockbusters en passant par les sagas littéraires, la conception de personnages féminins nuancés et inspirants demeure un défi parfois insurmontable pour l’industrie du divertissement qui se repose souvent sur des tropes stéréotypés.

Le 16 juin 2014, le critique de cinéma Nathan Rabin présentait ses excuses. Son crime? Avoir inventé sept ans plus tôt l’expression “Manic Pixie Dream Girl”, pour désigner le personnage interprété par Kirsten Dunst dans Elizabethtown. La “Manic Pixie Dream Girl” est une héroïne attirante, pleine de fantaisie, souvent femme-enfant, qui sert généralement à sortir un héros masculin de sa torpeur, dépression ou monotonie. Parmi les exemples les plus connus, citons Natalie Portman dans Garden State, Audrey Hepburn dans Vacances Romaines ou encore Zooey Deschanel dans New Girl

Le problème des “Manic Pixie Dream Girl” n’est ni leur excentricité, ni leur maladresse, encore moins leur joie de vivre communicative. Leur problème est de n’être qu’un vulgaire élément d’intrigue pensé uniquement pour réveiller et faire évoluer un personnage masculin. “Le trope de la ‘Manic Pixie Dream Girl’ est fondamentalement sexiste, car il fait paraître les femmes moins comme des entités autonomes et indépendantes que comme des accessoires attrayants pour aider les hommes blancs tristes et déprimés à se réaliser”, clarifie Nathan Rabin qui dénonce aujourd’hui l’utilisation abusive de ce terme pour qualifier n’importe quelle héroïne un tantinet fantasque. Imaginée à l’origine pour désigner un trope sexiste, la “Manic Pixie Dream Girl” sert aujourd’hui à décrédibiliser des personnages féminins au prétexte de leur singularité, à l’image d’Annie Hall, interprétée par Diane Keaton ou du rôle de Katharine Hepburn dans L’Impossible Monsieur Bébé, désormais perçus comme des faire-valoir pour le personnage masculin, alors même que ces héroïnes peuvent être appréciées selon une lecture moins stéréotypée.

Zooey Deschanel dans New Girl, DR 

 

Une industrie toujours très masculine

Dans un milieu encore largement dirigé par les hommes, tant du côté des scénaristes, des réalisateurs que des producteurs, les personnages féminins restent des produits d’imagination masculine. Les héroïnes sont souvent caricaturées, réduites à un ou deux traits de caractère supposés définir toute leur personnalité. Voire à de simples passions. Les teen shows ressortent inlassablement leur personnage de cheerleader, tandis que les séries policières ont leur geekette attitrée. Sans oublier les clichés de la demoiselle en détresse, la femme fatale, ou encore la final girl, dernière survivante des films d’horreur, comme le relevait en 1992 la chercheuse en littérature et études cinématographiques Carol Clover dans son livre sur le genre horrifique Men, Women, and Chainsaws.

Nous avons tou·te·s grandi dans une société patriarcale empreinte de stéréotypes: être une femme ne dispense pas d’écrire des histoires stéréotypées. Mais il est évident que le faible pourcentage de femmes autrices ou scénaristes nuit à la représentation et à la crédibilité des personnages féminins”, explique Mirka, écrivaine, militante féministe et autrice de plusieurs articles sur les tropes féminins. Certes, il existe des personnages type et des tropes masculins -le quarterback, le vieux flic, le père protecteur, le justicier, etc.-, mais la représentation des hommes -majoritairement blancs- à l’écran reste variée. 

“Les femmes, pour être de bons personnages, doivent être fortes, intelligentes, magnifiques, sauver le monde et trouver l’amour en même temps, et cela correspond à ce que la société attend d’elles aujourd’hui.

 

Deux poids deux mesures

Les personnages masculins, même très stéréotypés, sont donc bien souvent accueillis positivement par le public, soit au premier degré, au risque de perpétuer une masculinité toxique à la Rambo; soit avec recul et humour, au nom d’un kitsch à potentiel culte. On pense aux personnages de John McClane, interprété par Bruce Willis dans la saga Die Hard, aux premiers volets de James Bond ou aux rôles d’un Arnold Schwarzenegger ou d’un Dwayne Johnson.   

Pour les femmes, c’est plus compliqué. Si certains des tropes audiovisuels présentent à première vue une image positive des femmes, en proposant des personnages forts, combatifs, indépendants, aux pouvoirs extraordinaires, drôles ou empathiques, en creusant bien, on se rend compte que beaucoup de ces “emplois” retombent dans des stéréotypes de genre, créent des attentes inaccessibles pour les femmes, ou les objectifient pour en faire des créatures irréalistes. “Le problème, c’est toujours le manque de diversité. Les personnages masculins sont très divers: il y a les héros bien sûr mais aussi les hommes ordinaires, les hommes dont le physique n’est pas particulièrement attrayant, les hommes seuls… Les femmes, en revanche, pour être de bons personnages, doivent être à la fois fortes, intelligentes, magnifiques, sauver le monde et trouver l’amour en même temps, et cela correspond à ce que la société attend d’elles aujourd’hui”, affirme Mirka. Et de marteler: “Une femme n’a pas besoin d’être extraordinaire pour être un bon personnage.

 

Une logique marketing

Il y a quasiment toujours des ambiguïtés dans les produits médiatiques affichant des femmes puissantes ou accomplies, confie Anne Sweet, chercheuse spécialiste de l’interaction et de l’intersection entre produit médiatique et public. Il y a une lutte perpétuelle entre les avancées du féminisme et les contre-discours patriarcaux. Les produits médiatiques affichant ce type de personnages féminins sont créés à but lucratif, par un système hollywoodien qui reste très masculin. Les sociétés de production, les réseaux, et les annonceurs s’intéressent beaucoup aux femmes instruites de la classe moyenne en tant que consommatrices. Ils cherchent à attirer leur attention vers certains produits médiatiques en affichant des femmes qui peuvent faire office de modèles d’empowerment. Pour créer ce désir de consommation, ces role models sont souvent jeunes et jolies.” De Lara Croft récemment revenue sur le devant de la scène, à Ellen Ripley de la saga Alien, en passant par les héroïnes des Avengers ou les innombrables rôles de femmes flics demeurant sexy tout en coursant des suspects, une vision supposée de l’empowerment s’affiche à travers des femmes fortes et indépendantes, qui se conforment tout de même au principe du male gaze, demeurant des objets de fantasme pour les hommes hétérosexuels. Dans une logique marketing implacable, les studios ciblent à la fois spectatrices et spectateurs.

Captain Marvel, DR

L’objectif principal des producteurs médiatiques est de répondre aux goûts des consommateur·rice·s afin de gagner l’argent sur les produits qu’ils créent, plutôt que d’avancer des idéologies politiques ou sociales. S’il y a de plus en plus de femmes d’action, ou badass à l’écran, ça veut dire qu’ils voient un marché pour ce genre de produits”, explique Anne Sweet qui cite en exemple le Wonder Woman de 2017. Réalisé par une femme, Patty Jenkins, et mettant en scène une héroïne féministe, le film est un succès commercial et a ouvert la voie à d’autres long métrages de super-héroïnes comme Captain Marvel ou le biopic sur Black Widow, attendu pour 2020.

 

L’épidémie de badass

Fait intéressant, c’est cette même Wonder Woman, mais dans sa version télévisée, diffusée dans les années 70, qui aurait, selon Anne Sweet, amorcé la tendance des badass sur le petit écran. Rejointe depuis par des héroïnes telles que Xena, la guerrière, Arya Stark, Brienne de Torth ou Daenerys Targaryen de Game of Thrones ou encore Michonne de The Walking Dead, ces femmes fortes sont aujourd’hui les têtes d’affiche de nombreuses séries à succès, pour beaucoup appartenant aux genres de la science fiction ou de la fantasy. “Les sujets polémiques risquent de moins troubler les spectateur·rice·s s’ils sont exploités dans des univers fantaisistes, explique Anne Sweet. Mais le potentiel féministe de ces séries est limité par l’irréalité des personnages féminins et les récits dans lesquels elles évoluent. Le fait de rendre les femmes surnaturelles ou ‘kitsch’ permet de contenir leur pouvoir en le réduisant au domaine de la fantaisie et du fantasme des hommes. Ces séries ne dépeignant pas un univers réel, leurs producteurs ont parfois davantage de liberté et montrent des représentations novatrices en ce qui concerne les normes de genre car les spectateur·rice·s ne les prennent pas forcément au premier degré.

La badass, c’est aussi rendre cool une héroïne en lui attribuant des qualités jusque-là considérées comme masculines: savoir se battre, ne pas se laisser marcher sur les pieds, se débrouiller toute seule, sauver le monde… En comparaison, un personnage exhibant des traits jugés plus féminins sera invariablement critiqué. L’exemple le plus frappant est le traitement réservé pendant longtemps par les fans de Game of Thrones au personnage de Sansa Stark, au départ une adolescente fleur bleue qui, face à sa soeur Arya, véritable tomboy, est considérée comme une ravissante idiote, au mépris de son intelligence et de sa résilience. Un accueil sexiste du personnage que dénonçait la journaliste américaine Kristin Iversen, dans un article en 2014.

Pléthore d’études ont montré que la témérité, la colère ou la force étaient valorisées chez les jeunes garçons alors qu’elles seront sanctionnées chez les jeunes filles qui, elles, sont incitées à la douceur et au calme.

La Mary-Sue, ultime exemple d’un sexisme ordinaire

Cousine éloignée de la badass, la Mary-Sue est l’un des tropes féminins les plus décriés. Souvent utilisée pour désigner les héroïnes issues de fanfiction -ces histoires alternatives imaginées par les fans d’une série, d’une saga ou d’un film-, la Mary-Sue est une femme parfaite. Incroyablement belle, intelligente, gentille, puissante, aux pouvoirs rarissimes, ce personnage doit son nom au Lieutenant Mary-Sue, apparu dans une parodie de Star trek, A Trekkie’s Tale, publiée en 1974.

Pour Mirka, les Mary-Sue sont l’exemple type des attentes paradoxales réservées aux personnages féminins. Pour susciter l’intérêt du grand public, elles doivent à la fois être des sur-femmes, sans pour autant marcher sur les plates-bandes des héros masculins, au risque de devenir des Mary-Sue: “C’est tout le poids des stéréotypes de genre auxquels sont confrontés les enfants dès leur plus jeune âge. Pléthore d’études ont montré que la témérité, la colère ou la force étaient encouragées et valorisées chez les jeunes garçons alors qu’elles seront sanctionnées chez les jeunes filles qui, elles, sont incitées à la douceur, au calme, à prendre soin de leur entourage, à faire attention à leur apparence, explique l’autrice. Mary-Sue a officiellement son pendant masculin mais, dans la réalité, aucun personnage masculin n’est jamais accusé d’être un Gary-Stu parce qu’un homme fort, ça semble normal. Une femme forte, en revanche, ça ne correspond pas à l’idée que l’on se fait d’une femme dans une société sexiste, nous y sommes moins habitué·e·s.

 

La neutralité du masculin

Ainsi, alors qu’une Hermione Granger est accusée d’être une insupportable Miss-Je-Sais-Tout en raison de ses prouesses académiques et de son intelligence, personne ne s’offusque qu’Harry Potter soit à la fois un sorcier aux pouvoirs surpuissants, l’un des plus jeunes et des plus doués joueurs de Quidditch depuis des générations, et qu’il parle le Fourchelang, la langue des serpents. “À titre personnel je refuse d’employer davantage le terme de Mary-Sue pour qualifier un personnage féminin, il est sexiste car toujours utilisé uniquement à l’encontre des femmes. Il y a de bons et de mauvais personnages féminins comme il y a de bons et de mauvais personnages masculins”, note Mirka qui regrette également que le masculin demeure la norme et la neutralité dans l’industrie culturelle.

On a vu des hommes s’indigner que le nouveau Doctor Who soit une femme, Doctor Who qui peut se régénérer dans n’importe quelle forme mais apparemment pas celle d’une femme. Parce que, pour eux, il était toujours allé de soi que le docteur était un homme, s’indigne-t-elle. À la Fnac, il y a toujours un rayon littérature féminine mais jamais littérature masculine. Les hommes ne pourraient pas s’identifier à un personnage féminin alors que les femmes, elles, pourraient s’identifier à un personnage masculin -elles y ont bien été obligées en raison du manque de représentativité! Si je peux aimer et admirer un film dont les personnages sont ultra majoritairement des hommes comme Le Seigneur des Anneaux, il n’y a aucune raison pour qu’un homme ne puisse pas en faire de même, pour le simple motif que le héros est en fait une héroïne.

Audrey Renault


NE MANQUEZ JAMAIS UN ARTICLE
cheek_culture_banniere_bas_mobile_5