cheek_culture_banniere_haut_mobile_5
culture

Cinéma

Avec “La Femme de mon frère”, Monia Chokri s'impose comme l'une de nos réalisatrices fétiches

© Memento Films Distribution


Féministe et générationnel, le premier long-métrage de Monia Chokri La Femme de mon frère fait se côtoyer Kim Kardashian et Michel Foucault.

C’est le film le plus drôle, intelligent et barré qu’on ait vu depuis le début de l’année. Pour son premier long-métrage en tant que réalisatrice, la Québécoise Monia Chokri, dont on avait découvert le visage dans les films de Xavier Dolan, fait une entrée fracassante dans le cercle de nos cinéastes fétiches. Ultra pop mais sans la vacuité qui accompagne parfois les films de cette trempe visuelle, La Femme de mon frère fait se côtoyer Kim Kardashian et Michel Foucault avec l’insolente décontraction qu’ont les millennials pour célébrer les antagonismes.

Le personnage principal, Sophia, incarné avec génie par Anne-Elisabeth Bossé, est une anti-héroïne trentenaire bardée de diplômes qui peine à trouver sa place dans une société où la pensée ne se monnaye pas, et où les femmes qui réfléchissent ont du mal à être entendues. En colocation avec son frère, qui l’accompagne à un rendez-vous médical en vue d’une IVG, elle va se trouver bouleversée par l’histoire d’amour entamée par ce dernier avec sa gynécologue. Truffé de punchlines féministes et d’observations ultra justes de notre époque, ce chef d’œuvre d’humour et de sensibilité, qui s’entend aussi comme une ode à la famille -forcément dysfonctionnelle-, s’impose déjà comme un film culte. Rencontre avec celle qui l’a créé. 

 

 

Comment as-tu abordé le personnage de Sophia?

J’écris beaucoup mes personnages féminins à l’instinct, sans me demander quel squelette ou quelle chair je vais leur donner. Mais inconsciemment, je pense que je les dote d’une certaine parole. J’en mets sans doute beaucoup dans le verbe, car je revendique un droit à questionner le monde qui m’entoure, et qu’on voit peu de femmes faire ça au cinéma. Ce qui est certain aussi, c’est que mes personnages ne sont pas dans la séduction. C’est un rapport qui me fatigue et dans lequel je n’aime pas m’inscrire moi-même. Vouloir plaire, c’est devoir se taire pour plaire à l’autre. Je veux évacuer ça de mes personnages féminins. 

As-tu l’impression que ta génération de cinéastes fait émerger de nouvelles représentations féminines?

J’ai le sentiment que Lena Dunham a ouvert la voie avec Girls, tant au niveau de l’histoire des femmes qu’elle a racontée que dans la manière de mettre en scène son corps, sa nudité. Cette force de caractère, c’est assez impressionnant. Evidemment, plus il y aura de femmes cinéastes, plus le regard sur les femmes sera différent. On le voit avec Céline Sciamma ou Rebecca Zlotowski… Le cinéma est un acte de désir. Si l’on est une femme hétérosexuelle et qu’on écrit un personnage de femme, il s’agira d’un alter ego. C’est un désir de se raconter soi-même dans ses travers ou dans ce qu’on fantasme de nous. Tandis que les personnages du sexe opposé sont des personnages de fantasme. Patrick Hivon, que j’ai choisi pour incarner le frère de Sophia, est bien sûr au départ un acteur que je trouve très fort, mais je voulais aussi que toutes les femmes tombent amoureuses de cet homme, même les lesbiennes. Je l’ai donc choisi par le prisme de mon propre désir. Je ne peux pas en vouloir aux hommes d’avoir, depuis 150 ans de cinéma, choisi des femmes dont ils avaient envie de tomber amoureux. Mais je pense que les choses doivent être équilibrées et que cela passe par davantage de réalisatrices femmes.

Y a-t-il quelque chose à redéfinir aussi du côté des actrices, un réflexe de séduction à questionner?

Oui, je crois. On leur signale de manière systémique que leur pouvoir réside dans leur séduction. Alors forcément, certaines d’entre elles génèrent inconsciemment des situations d’ambiguité avec des cinéastes. D’autres ne sont pas du tout là-dedans. Comme Anaïs Demoustier par exemple, que je trouve géniale, ou Laetitia Dosch. On est tous dans la séduction d’une certaine manière mais on peut choisir de ne pas être dans la séduction sexuelle. Ça peut passer par l’esprit, la force ou plein d’autres choses. C’est d’ailleurs le cas des hommes qui, lorsqu’ils sont dans la séduction, peuvent l’être de manières très différentes. Quand on regarde les acteurs de mon âge, on le voit bien: ils peuvent être chauves, gros, pas maquillés et on les aime quand même. On a en France des exemples très probants d’acteurs de premier plan qui sont petits et chauves. (Rires.) Eux, on les choisit pour leur charisme et leur talent. Les actrices quant à elles sont très minces et ont toutes de très jolis visages. Elles sont d’ailleurs en concurrence avec des mannequins qui passent aussi des castings.

“Je veux que les femmes qui voient mes films se reconnaissent.”

Et l’inverse est vrai aussi: les actrices jouent désormais les mannequins pour des marques…

Oui, c’est tout le problème des égéries. Ce n’était pas le cas auparavant: les Catherine Deneuve, les Nicole Garcia étaient amies avec des créateurs comme Saint Laurent, mais elles n’étaient pas dans leurs pubs. Je comprends très bien que le métier ait changé et que l’argent attire énormément les gens. Je comprends très bien que des actrices aient des contrats d’égéries, c’est très alléchant. Je ne serais moi-même pas insensible si on m’offrait deux millions d’euros pour être belle, ne pas avoir grand chose à faire, et que cela m’offre la liberté de financer mes films ou de refuser ceux qui ne m’intéressent pas. Mais c’est un peu une prison dorée. 

Comment as-tu choisi ton actrice, Anne-Elisabeth Bossé, justement?

Je la connais depuis 15 ans car j’étais au Conservatoire en même temps qu’elle et qu’on y est tout de suite devenues très copines. Elle a une force de travail incroyable et une telle intelligence du jeu! C’était son premier grand rôle au cinéma, elle était donc très engagée dans le film. Je n’ai jamais eu aucun doute sur mon choix. En plus, elle suscite une sympathie naturelle. Les gens l’aiment d’office, du coup on peut pousser très loin le côté bougon du personnage. 

Comment l’as-tu filmée, as-tu voulu la magnifier ou la montrer telle qu’elle était?

Ce qui est génial avec elle, c’est qu’elle s’en fout. Elle ne se demande jamais si elle est belle sous tel ou tel angle et cela lui donne énormément de liberté de jeu. Pour la filmer, j’essayais d’être dans la justesse de la situation: il y a certains moments où Sophia était fatiguée et où il n’y avait aucune raison de la filmer en la magnifiant et puis d’autres, comme cette soirée où elle vit un moment d’homo-érotisation avec une copine à elle, où l’on voit un très beau plan d’elle. A part ça, j’ai filmé son corps tel qu’il était, je ne demande jamais à mes actrices de perdre du poids ou d’en gagner, ça ne m’intéresse pas. Je veux juste que les femmes qui voient mes films se reconnaissent. Qu’elles aient d’elles-mêmes une image juste. 

 

La Femme de mon frere © Memento Films Distribution

© Memento Films Distribution

Il y a cette scène très drôle où Sophia débarque chez son mec avec un contouring totalement raté. Quelle était l’idée de cette scène?

Elle renvoie aux Kardashian et en particulier à Kim, que l’on voit dans la scène précédente. C’est l’idée qu’on n’arrivera jamais à atteindre cette sorte d’idéal qu’on nous vend. C’est marrant ce double discours de l’empowerment. Les Kardashian font beaucoup de marketing sur l’idée qu’elles ont une force de caractère, qu’elles ont du pouvoir, mais en réalité elles sont complètement tributaires du regard des autres. Et ce sont les femmes les plus influentes de leur génération. Et cela n’est basé sur rien. Je trouvais intéressant de mettre en opposition Sophia, qui a choisi le parcours du savoir, avec cette femme qui a choisi le parcours de l’image et qui réussit un milliard de fois mieux qu’elle. Elle se demande donc si elle a fait fausse route, elle se demande si les femmes, on s’intéresse réellement à leurs idées. 

Tu mets en scène un avortement. Comment as-tu réfléchi à cette séquence?

En fait, je n’y ai pas réfléchi. Comme pour moi c’est un acquis, que je ne remets pas en question, l’avortement n’est pas un élément fondateur dans l’histoire, mais un prétexte à ce qui va changer la vie de Sophia. Bien sûr c’est assez particulier comme contexte, ce frère qui tombe amoureux de la personne qui avorte sa soeur, c’est totalement œdipien! (Rires.) Mais je ne l’ai pas du tout articulé d’un point de vue politique ou sociologique. La crise d’angoisse qu’elle a chez elle le soir après l’opération est d’ailleurs due pour moi au fait que la morphine descend, c’est tout! (Rires.) Je connais tellement de filles, moi la première, qui se sont fait avorter entre 18 et 25 ans, que c’est presque une routine féminine. Ça fait presque partie de l’expérience d’une jeune femme. C’est pour ça qu’à un moment du film, elle explique qu’elle s’est déjà fait avorter à 19 ans mais que ça ne compte pas vraiment. Alors que quand ça arrive à 35 ans, comme dans le film, là, il y a un vrai choix qui s’opère. 

D’ailleurs, c’est intéressant que ton héroïne ne veuille pas d’enfants. On n’en voit pas beaucoup au cinéma…

Oui enfin, elle dit qu’elle ne veut pas d’enfants. Mais moi, j’essaie de faire un peu ma Tchekhov comme je peux, et j’aime que les gens disent des choses qu’ils ne pensent pas forcément. Peut-être qu’elle ne veut pas d’enfants parce qu’elle a peur. Parce qu’elle n’a pas rencontré quelqu’un avec qui les faire. Vu la situation dans laquelle elle est, c’est un peu compliqué de dire qu’elle veut mettre au monde un enfant. Ça vient aussi sans doute de ce qu’on dit à notre génération: on nous martèle cette idée que pour sauver la planète, il ne faut pas avoir de descendance. C’est quand même hyper violent. Mais je suis d’accord avec ce que dit son frère: c’est un acte narcissique d’avoir des enfants. Moi je n’en ai pas, mais si j’en mettais un au monde en Occident aujourd’hui, je mettrais encore un peu plus la planète en péril. 

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski 


NE MANQUEZ JAMAIS UN ARTICLE
cheek_culture_banniere_bas_mobile_5