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Jenny Zhang: adoubée par Lena Dunham, cette autrice parle immigration et adolescence

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Jenny Zhang, jeune autrice de 35 ans, a connu un succès fulgurant outre-Atlantique avec son premier recueil de nouvelles Sour Heart (à paraître en janvier 2019 en France aux éditions Philippe Picquier). Elle y puise dans son expérience de l’immigration pour raconter les névroses de sept jeunes adolescentes.

Jenny Zhang est assise à la terrasse d’un restaurant. Son livre n’est pas encore sorti en France* et, au lendemain d’une rencontre à la librairie anglophone Shakespeare and Co, cette férue de poésie hexagonale est fébrile d’avoir des retours sur la perception de son premier recueil de nouvelles Sour Heart. Il faut dire qu’outre-Atlantique, cette jeune autrice de 35 ans a été adoubée par Lena Dunham et sa newsletter Lenny et propulsée comme l’une des écrivaines les plus en vue de sa génération, ce qui lui ajoute un peu de pression. On pourrait croire que Jenny Zhang, avec son charisme d’actrice et ses airs d’influenceuse, a tout de l’archétype de la “personnalité à suivre”. En lisant les sept nouvelles qui composent Sour Heart et en écoutant Jenny Zhang décortiquer avec une intelligence féroce les événements marquants de sa vie, on comprend qu’elle est bien plus que ça.

Ses histoires sont toutes une variation autour de l’arrivée d’une famille chinoise aux États-Unis dans les années 80, racontées par le prisme du regard de sept adolescentes. Sans être autobiographiques, elles sont tirées de l’expérience de Zhang. “Je suis arrivée de Shanghai à New York quand j’avais 5 ans, nous explique-t-elle. Mon père était venu deux ans plus tôt pour étudier la linguistique. Il a fait partie des premiers immigrants puisqu’il est parti avant le massacre de la place de Tian’anmen.” Son arrivée aux États-Unis est brutale, “effrayante”. Elle ne parle pas la langue et déménage souvent, d’un appartement à un autre. Son enfance est faite de rencontres avec d’autres immigrés chinois que la famille Zhang dépanne en prêtant son canapé. La jeune Jenny croise des poètes dissidents, des chanteurs d’opéra, des écrivains et de nombreux étudiants chinois qui étudient avec son père.

À chaque fois que je rencontrais un éditeur pour publier de la fiction, il voulait que je lui apporte des histoires d’immigrants tristes.

 

Repérée par Lena Dunham

Ses difficultés à parler anglais l’embarrassent et la rendent particulièrement timide. “Les gens pensaient que j’étais stupide, se souvient-elle. J‘ai commencé à écrire parce que quand quelqu’un lit quelque chose que vous avez écrit, il ne peut pas se moquer de votre accent. L’écriture m’a fait me sentir intelligente, capable.” Elle lit tout ce qui lui tombe sous la main, avec un goût prononcé pour les récits qui parlent d’adolescence, d’abandon, de survivre dans un monde hostile, ou d’être seule contre tous. Elle cite Les Quatre filles du docteur March de Louisa May Alcott, L’Attrape-cœurs de J.D. Salinger et Portrait de l’artiste en jeune homme de James Joyce. À l’université, elle décide de faire de l’écriture son métier. Ses parents sont méfiants. “Pour trouver un travail, mon père a dû abandonner la linguistique pour faire des études d’informatique à 35 ans, explique-t-elle. Il avait l’impression que le rêve américain l’avait laissé tomber. Mes parents voulaient avant tout me protéger de la déception, de l’échec. Dommage pour eux, quand on m’empêche de faire quelque chose j’ai encore plus envie de foncer! Leurs mises en garde m’ont rendue encore plus sûre de moi et passionnée.”

Elle est acceptée au célèbre Iowa Writers’ Workshop pour apprendre les secrets de l’écriture d’un roman. Son esprit de contradiction la fait s’éloigner de son cursus pour se pencher sur la poésie. “Je me sentais bloquée en prose et j’avais l’impression qu’il n’y avait pas de notion d’échec ou de réussite en poésie”, explique-t-elle. Un concours lui permet de publier en 2015 son premier recueil de poèmes Dear Jenny, We are All Find. “À chaque fois que je rencontrais un éditeur pour publier de la fiction, analyse-t-elle, il voulait que je lui apporte des histoires d’immigrants tristes. Il n’y avait pas vraiment de place pour autre chose.” Sa colère monte jusqu’en septembre 2015 où elle écrit un texte coup de poing pour Buzzfeed, They Pretend To Be Us While Pretending We Don’t Exist (“Ils se font passer pour nous tout en faisant comme si nous n’existions pas”). Elle y dénonce le poète américain Michael Derrick Hudson, qui a utilisé le nom de plume Yi-Fen Chou pour se faire publier. Dans cet essai, Jenny Zhang évoque certains camarades blancs d’Iowa, qui pensaient que son talent n’était dû qu’à son expérience “exotique” de l’immigration. “Là-bas, j’ai entendu des choses comme ‘c’est injuste, je ne vais pas réussir à être publié juste parce que je suis un homme blanc’, nous raconte-t-elle avec agacement. On y pratique une forme de racisme détournée. On me disait des choses comme ‘j’aimerais trop avoir ton expérience’.” Son expérience d’autrice sans son expérience du racisme, de la pauvreté, du déracinement. “Ils veulent prendre la seule chose positive que nous avons, continue-t-elle. Ce que je me disais moi, c’est: j’aimerais être à votre place et n’avoir aucun autre souci que mon écriture.

“Souvent, les livres qui parlent d’adolescentes sont à tort considérés comme de la littérature ‘Young Adult’. Moi je voulais vraiment écrire un roman sur des adolescentes qui soit considéré comme de la littérature.”

Ironiquement, ce texte va aussi l’aider à faire décoller sa carrière. Elle est repérée par un agent et obtient l’aide de la star de Girls Lena Dunham. Cette dernière lui envoie un tweet admiratif et, de fil en aiguille, fait de Sour Heart de Jenny Zhang la première œuvre de la collection féministe de Lenny chez Random House. Ce manuscrit raconte une ribambelle d’histoires d’adolescentes, toutes filles d’immigrés arrivés à New York dans les années 80. Elle raconte leurs problèmes, des plus existentiels aux plus triviaux. Une même page peut contenir des phrases coup de poing comme de longues tirades, avec une capacité déconcertante à passer d’une réflexion sur les excréments de son personnage à une remarque sur le fait “terrifiant” de simplement exister.

 

“Il faut être blanche, mince, sans poils. Tout ce qui est en dehors de ça est ‘dégoûtant.’”

Elle redéfinit aussi complètement les romans d’apprentissage avec lesquels elle a grandit en les plaçant d’un point de vue féminin. “Je suis fascinée par la puberté et l’adolescence, explique-t-elle. J’ai lu beaucoup de romans d’apprentissage qui parlaient du fait d’être un jeune garçon qui devient un homme. Salinger, James Joyce… Souvent, les livres qui parlent d’adolescentes sont à tort considérés comme de la littérature ‘Young Adult’. Moi je voulais vraiment écrire un roman sur des adolescentes qui soit considéré comme de la littérature.” Elle voulait aussi décoller toutes les couches d’idéalisation qui recouvrent trop souvent la figure de l’adolescente. Ce n’est pas pour rien que la plupart des critiques anglo-saxons ont vu son ouvrage comme un objet un peu “dégoûtant”. Ses adolescentes glissent leurs doigts partout, leur corps est gluant, leur peau les gratte, elles sont couvertes de sueur, elles s’examinent en tremblant. “On voit des corps féminins partout mais ils sont idéalisés, nous explique-t-elle. La définition de ‘belle’ est très limitée. Il faut être blanche, mince, sans poils. Tout ce qui est en dehors de ça est ‘dégoûtant.’

Jenny Zhang a montré qu’il y avait une part d’universel dans les angoisses d’une jeune fille chinoise à New York.

Ses personnages sont mal aimables, difficiles. Elles sont tour à tour cruelles avec elles-mêmes mais aussi avec leurs familles, qui ont du mal à comprendre leurs problèmes. “J’avais peur que les gens ne soient pas intéressés par ces histoires à cause des personnages qui ne sont pas toujours très honorables, explique-t-elle. Elles peuvent être égoïstes, ingrates, haineuses. C’est important pour moi de montrer qu’on peut montrer de l’humanité envers ces personnes, cela retourne le mythe du ‘parfait immigrant’.” Elle regrette que les adolescentes soient souvent représentées comme se détestant, alors qu’elles peuvent aussi détester le monde qui les entoure. “Je suis née en colère”, affirme l’une des filles de Sour Heart. Mais depuis que son livre est sorti et a rencontré le succès, Jenny Zhang est un peu moins agacée. On lui disait que ses histoires n’intéresseraient pas les foules, et elle a donné tort aux sceptiques. Elle a montré qu’il y avait une part d’universel dans les angoisses d’une jeune fille chinoise à New York. Aujourd’hui, elle affirme qu’elle travaille sur un nouveau roman. Pour l’heure, elle ne veut pas en dire plus. Continuera-t-elle de raconter, encore et encore, la période fascinante et formatrice de l’adolescence? Réponse dans les prochaines années.

Pauline Le Gall

* Il sortira le 3 janvier et s’intitulera Âpre coeur.


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