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Cinéma

“I Am not a witch”: la réalisatrice Rungano Nyoni filme un camp de sorcières

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Sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs en 2017, I Am Not a Witch, le premier film de la réalisatrice native de Zambie Rungano Nyoni sort en salles le 27 décembre. Rencontre. 

Après avoir grandi en Angleterre, Rungano Nyoni est retournée dans le pays où elle est née, la Zambie, pour tourner son premier long métrage, I Am Not a Witch. Son héroïne, Shula, est une petite fille accusée de sorcellerie, placée dans un camp de sorcières, des endroits qui existent réellement au Ghana. La cinéaste ne se focalise pas sur le sort réservé à ces femmes d’un point de vue sociologique mais s’aventure dans le genre du conte en s’amusant à nous faire douter des pouvoirs que détient Shula. Et si la petite fille détenait une autre forme de magie? Une réflexion sur les pouvoirs de la croyance et du cinéma.

 

 

Pourquoi avoir choisi ce titre, “Je ne suis pas une sorcière”?

Je regardais beaucoup de telenovelas au moment de l’écriture et tous les noms de ces émissions sont très littéraux, je me suis dit que j’allais faire la même chose. Même si j’adore la “trash TV”, je n’étais pas sûre que ce soit une bonne idée d’en reprendre les codes pour mon film. Mais mon agent, qui est très bourgeois, trouvait ça super, donc on l’a gardé. Et puis, si vous substituez la lettre “w” par un “b”, ça devient “I am not a bitch”, qui est le mantra de ma vie! J’aime beaucoup ce mot “bitch”, surtout quand je l’utilise en parlant à un mec. Ils répondent souvent “je ne peux pas être une bitch, je suis un homme!”.

Justement, depuis l’affaire Weinstein on parle de chasse aux sorcières, dans laquelle les hommes seraient les sorcières. Les hommes n’aiment pas non plus être appelés sorcières en ce moment.

Quand vous appelez une personne une sorcière, c’est pour la déshumaniser. C’est pareil avec le “N word”, si vous appelez une personne noire de cette manière, c’est pour l’objectifier. Utiliser ces mots est une manière d’autoriser la maltraitance, l’oppression. Pour les femmes dans les pays d’Afrique, être appelée sorcière a des conséquences très sérieuses. La vie d’une femme est en danger quand elle est accusée de sorcellerie. Ce mot devient une menace, elles sont réellement exilées, comme l’ont été les sorcières en Europe à un moment de l’histoire. Quand on fait des films en Afrique, les gens ont une tendance à prendre de la distance en se disant que c’est un problème qui ne concerne que l’Afrique. Mais je voulais qu’en voyant le film, on comprenne que c’est un problème global. La misogynie est l’affaire de tous. Mais en Afrique, la misogynie se façonne par exemple à travers la création de ces camps de sorcières.

Comment avez-vous choisi les femmes qui jouent les sorcières autour du personnage de Shula dans le camp? Quel rapport avaient-elles avec la sorcellerie?

La plupart des femmes étaient des fermières qui venaient d’une partie de la Zambie où l’on croit réellement à la sorcellerie. Seule une femme sur le groupe de quinze, Joséphine, ne croyait pas aux sorcières. Je leur ai parlé des camps de sorcières au Ghana et elles pensaient que c’était une super idée de regrouper les sorcières en un seul lieu pour qu’elles ne fassent pas de mal aux autres. Au cinquième jour de travail avec elles, je leur ai montré des photos de ces camps de sorcières, et là leur réaction a été différente, elles m’ont dit que ces femmes sorcières leur ressemblaient à elles, ouvrières.

 

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Au moment de la sortie du film de Kathryn Bigelow, Detroit, il y a eu de nombreux débats autour du fait que c’était une femme blanche qui racontait l’histoire d’hommes noirs. Est-ce qu’on est à un moment où il faut se poser la question de qui filme ces histoires?

Tout d’un coup parce que les femmes se mettent à réaliser des films, on commence à se poser la question de qui a le droit de filmer quoi. Quand ce sont des hommes qui filment pendant des décennies, personne n’y réfléchit. C’est très frustrant. On peut très bien être une femme blanche et filmer des femmes noires et vice-versa, c’est notre travail! Si le film est bon, je ne me demande même pas qui l’a fait. Par exemple, Tarantino a réalisé Jackie Brown, et c’est un super film et un personnage génial. Le vrai problème, c’est que toute l’industrie est monopolisée par des hommes blancs.

Enfant, est-ce que vous croyiez aux sorcières?

Non, pas quand j’étais petite fille. Mais j’ai toujours été obsédée par le film The Craft d’Andrew Fleming (1996), parce que la sorcellerie y était “empowering”. Adolescente, je portais un ras du cou noir et une croix comme ces quatre jeunes filles. D’ailleurs, s’ils veulent faire un remake, je suis disponible!

Pour vous, une sorcière c’est quoi?

Je me suis rendu compte dans les camps de sorcières que les femmes étaient courageuses et fortes dans ce qu’elles faisaient. Quand je leur demandais: “Pourquoi êtes-vous là?”, elles me répondaient souvent: “J’avais un business qui marchait très bien et quelqu’un était jaloux de moi et m’a dénoncée pour sorcellerie.” Avant de les rencontrer, j’imaginais des femmes fragiles ou faibles. En fait, elles étaient tout simplement trop actives dans leurs communautés, trop puissantes. Être sorcière c’est ne pas savoir quelle est sa place dans la société. Les sorcières sont juste des femmes qui essaient de créer quelque chose pour elles-mêmes.

Propos recueillis par Iris Brey


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