cheek_culture_banniere_haut_mobile_5
culture

Cannes 2019 / En partenariat avec Les Inrockuptibles

Cowboys femmes, cowboys noirs: Cannes réinvente une vieille figure de la virilité

DR


Journaliste, enseignante et autrice de l’essai Sex and the Series, Iris Brey interroge les représentations genrées dans les films du festival de Cannes 2019. Cette chronique est réalisée en partenariat avec Les Inrockuptibles. 

Dans ces premiers jours cannois, une figure de la virilité semble se réinventer sous nos yeux: celle du cowboy. Là où notre imaginaire fabriquait jusqu’à maintenant une image semi-érotique d’homme blanc moulé dans son jean, prêt à dégainer, trois films de la croisette viennent nous bousculer.

 

Le nouveau western, moderne

À commencer par Les Misérables de Ladj Ly. Ce premier long-métrage qui secoue nous immerge à Montfermeil, en banlieue parisienne. Certain·e·s comparent cette fresque à La Haine et pourtant, le film multiplie les points de vue constamment, nous donnant une vision kaléidoscopique d’un lieu. Rien n’est en noir et blanc. Plusieurs groupes s’affrontent alors qu’un lionceau est volé d’un cirque par un enfant: les gitans, les Frères musulmans, le maire et la brigade anti-criminalité. Alors que les groupes se crispent, l’expression “cowboys”est lancée et il est difficile de ne pas penser au western alors que les entités s’apprêtent à s’affronter. Cette quête de l’animal va mal tourner et l’un des “bacqueux”, Gwada, ne va pas se contrôler. Ce dernier n’est pourtant pas un cowboy comme les autres. Sûrement parce que son personnage incarne lui-même la question de la frontière, qui est inhérente au Western. Il a grandi dans le même quartier que ceux qu’il surveille aujourd’hui. Il est à la fois l’un des leurs et en même temps, en étant flic, il est devenu l’Autre. Le cowboy dans le drame de Ladj Ly n’incarne jamais la toute-puissance. On voit même Gwada rentrer chez lui -il habite avec sa mère-, et lui pleurer dans les bras. Dans ce western moderne, c’est à peu près la seule image de femme qui existe (avec trois lycéennes lors d’une scène, et une autre mère interrogée par la police). Gwada n’est pas simplement une “caillera” ou “un keuf”, mais un homme qui doute, un homme blessé, un homme tiraillé entre ses deux états.

 

L’homme qui murmurait à l’oreille des taureaux

Le cowboy dans Bull, premier film d’Annie Silverstein, met en scène lui aussi un homme qui saigne. Dans un Texas profond et moite, une jeune fille, Kris, tente d’avoir le même destin que sa mère -finir incarcérée- mais elle se retrouve fascinée par son voisin, Abe, et se dit qu’elle peut prendre un autre chemin. Après avoir été blessé en travaillant dans le monde du rodéo, cet homme en bout de course va accepter d’enseigner à Kris les gestes pour monter un taureau et, après une chute, se relever rapidement. Kris appartient au monde des “white trash”: à partir du moment où elle pénètre le territoire d’Abe, d’abord en faisant une fête dans sa maison alors qu’il est absent, puis en l’accompagnant au ranch, elle bascule dans une communauté principalement noire, sans questionner la couleur de peau de ces hommes qui montent les taureaux. Alors qu’elle apporte de l’eau à ceux qui s’entraînent, un ami d’Abe lui lance en riant: “Voici venu le temps des réparations”, mais Kris ne comprend même pas la référence à l’esclavagisme. Le lien qui se tisse entre elle et Abe n’est ni érotique, ni paternel. Il devient un mentor, figure quasiment absente de nos fictions lorsqu’il s’agit de mettre en scène une relation entre un homme adulte et une adolescente. Entre eux, la couleur de peau n’existe pas, et pourtant il n’est question que de corps dans le film. Le corps animal, le corps qui prend des coups, le corps qui s’affaisse. Pour nous, spectateur·rice·s imprégné·e·s des westerns américains des années 50, où seuls les personnages féminins devant être sauvés étaient racisés (comme Peal dans Duel au soleil), voir littéralement “un homme à vache”, un cowboy, noir, demeure spectaculaire.

 

Cowboys rose fluo

Dans le film brésilien dystopique Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, un duo habillé de combinaisons rose fluo monte à moto. Ici, les cowboys sont un homme et une femme, le titre n’est plus genré. Ce couple de Brésiliens du sud se retrouve à Bacurau, petit village du Nordeste, afin d’aider une équipe de tueurs et tueuses à sécuriser leur terrain de jeu. En effet, les tueurs de pays colons vont au Brésil pour chasser… des êtres humains. Dans un délire comparable à Westworld (série où des Américains payent pour vivre leurs fantasmes dans un univers parallèle), Bacurau, qui se déroule dans un futur proche, appuie là où ça fait mal. Lorsque que les deux motards se retrouvent à table avec l’équipe de chasseur·se·s d’hommes, ils se font surnommer “les cowboys”, puis la conversation devient rapidement raciste. L’homme est qualifié de mignon “pour un latino”, la femme pourrait passer pour une scandinave si son nez et ses lèvres ne révélaient pas son “origine brésilienne”. Le discours xénophobe se déploie sans rougir. Le film se termine en western généralisé dans une séquence géniale où les habitants et habitantes prennent les armes pour lutter contre les tueurs et les tueuses.

Que ce soit chez le français Ladj Ly, l’américaine Annie Silverstein ou le brésilien Kleber Mendonça Filho, le cowboy cristallise la peur généralisée de passer de l’autre côté (du périph’, de la route ou de la montagne). Pourtant, dans ces premiers films de la sélection, on sent le vent tourner, le cinéma dépasse et questionne la frontière. Le cowboy devient un homme racisé ou une femme qui prend les armes. Ces nouveaux héros et héroïnes commencent à décoloniser nos imaginaires pour qu’enfin d’autres visages de cowboys puissent émerger sur nos écrans.

 Iris Brey


NE MANQUEZ JAMAIS UN ARTICLE
cheek_culture_banniere_bas_mobile_5