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Par Fiona Schmidt

Réhabilitons la connasse!

DR


Il est grand temps d’investir un terme qui n’aurait jamais dû être une insulte mais un compliment…  

Les gens qui me connaissent peu ou Proust s’attendaient à un roman trapu et grave comme un rugbyman le soir d’une finale du XV de France. C’est un livre de cuisine que je leur ai tendu, intitulé: Les Recettes d’une connasse, et édité par Hachette Cuisine.

Surprise: “Tu fais la cuisine, toi?”, comme si je ne me servais de mon four que pour ranger mes souliers…

Déception: “T’aurais pu écrire plus ambitieux!”, comme si l’estomac était un organe moins noble à nourrir que l’esprit…

Enthousiasme: “T’as mis celle de tes muffins à 0 calories?” (oui: p.138, je les ai rebaptisés “Muffins bikini-compatibles”)

Incompréhension voire indignation: “Pourquoi t’as appelé ton bouquin ‘connasse’, personne va l’ouvrir, t’es conne ou quoi?” 

C’est ça qui m’a fait bondir sur mon clavier -enfin, bondir… Ça fait trois jours que je mijote ce post en même temps que des nouvelles recettes de puddings à base de pain Poilâne… Disons que c’est ça qui m’a fait trottiner jusqu’à mon clavier en empruntant l’itinéraire bis. Être toujours en retard, un peu à contre-temps, rien que ça, ça pose le titre, hein?

 

Employer, pire, revendiquer le terme “connasse” est-il un crime de lèse-féminisme?

Il y a quelques temps déjà, Florence Foresti jugeait que la popularisation du mot connasse était vulgaire, pire, sexiste. Tout ça parce qu’étymologiquement, une connasse est caractérisée par son sexe, qu’un anthropologue de mes deux (ovaires) a décidé un jour qu’il serait faible, ignorant manifestement toutes ses propriétés magiques, dont celui de donner la vie, ce qui n’est pas rien. Même si le mien est purement décoratif, puisque j’ai décidé de ne donner la vie à personne, il sert à mon plaisir, ce qui n’est pas rien non plus. Bref, faire de la chatte le synonyme de l’infériorité, de la faiblesse et de l’idiotie était vraiment une idée à la con -enfin non, justement.

Pauvre connasse, qui souffre depuis l’origine d’un malentendu, vilain petit canard d’une féminité polie, rangée, épilée sous les bras… Rien que le nom contient toute son ambivalence tellement peu fémininement correcte: “Connasse”… Ça claque comme une porte à double battant avant de caresser les dents, c’est à la fois brutal et onctueux, c’est un coup de griffe dans un son de velours. C’est irrésistible.

 

Alors finalement, c’est qui, la connasse?

C’est une fille qui traverse au rouge, ne fait jamais la queue, reste assise à la messe et dans le bus, parle fort, rit fort, pleure fort, pense fort. Une fille qui échappe à toutes les définitions, à toutes les codes, à tous les standards. Or “Les Gens”, cette entité de centre-gauche, ont tendance à se méfier de ce qu’ils ne peuvent pas ranger dans des cases, de ce qui traîne dans les marges: ça fait désordre, c’est pas feng shui, c’est pas instagénique. La connasse ne se laisse pas ranger, même si ça l’arrangerait, parfois, d’avoir une case en plus dans laquelle se faire un peu oublier -pas trop longtemps, quand même. La connasse est libre de toute approbation. La liberté, c’est toujours un peu mal élevé.

Tout le monde est rock aujourd’hui, d’Enjoy Phoenix à ma boulangère, mais combien sont vraiment, authentiquement connasses?

Evidemment, je défends là une version romantique, quasi gothique de la connasse (Edgar Allan Poe, si tu me lis depuis ta tombe: toi et moi, on a fait un peu le même taf, coeur avec les doigts). Ma connasse à moi est la Miss Hyde du Dr Jekyll, la jumelle embarrassante de la fille rock dont les angles ont été tellement émoussés qu’on a du mal à s’y accrocher. Tout le monde est rock aujourd’hui, d’Enjoy Phoenix à ma boulangère, mais combien sont vraiment, authentiquement connasses?

Ma connasse à moi n’est ni parfaite, comme le livre du même nom que je n’ai pas lu, ni 100% défiltrée, comme celle de Canal+ incarnée par Camille Cottin, qui me faisait toutefois beaucoup rire. Elle est quelque part entre les deux, en train de jouer à Candy Crush avec ses paradoxes. Elle n’est pas “normale” -so 2012!-, elle est “en même temps”: en même temps sociable et sauvage, en même temps futile et profonde, en même temps fromage et dessert, en même temps detox et trois mojitos. Ma connasse à moi a bon fond et mauvais esprit, et le contraire.

 

Même devant ses fourneaux, la connasse ne s’interdit rien, même pas l’auto-dérision

Je ne savais pas faire cuire un oeuf il y a cinq ans, lorsque j’ai commencé à éplucher, assembler et assaisonner des aliments au hasard, sans ouvrir le moindre livre, sans avoir la moindre culture gastronomique: j’ai été élevée en Allemagne dans les années 80 par un père allemand et une mère à moitié anglaise qui estimaient (et estiment toujours) que le Kiri, c’est du fromage. Proust a sa madeleine, j’ai mon Kiri, ce qui explique sans doute que je n’aie toujours pas écrit ma Recherche…

J’ai voulu partager ce que j’ai, littéralement, dans le ventre: du jus vert et du Chablis, des graines de chia et des Knack Balls, des baies de Goji et des Schtroumpfs Haribo.

J’aurais pu écrire plus grave, plus sérieux, plus consistant, j’aurais pu écrire sur des sujets que je connais mieux que la cuisine, le féminisme, la mode ou les familles dysfonctionnelles, par exemple. J’ai choisi les bas morceaux de la littérature, en partie parce que l’une de mes belles-filles (j’en ai trois) m’y a poussée, un peu par esprit de contradiction, et surtout pour le côté charnel, tangible, oecuménique du truc. J’ai voulu partager ce que j’ai, littéralement, dans le ventre: du jus vert et du Chablis, des graines de chia et des Knack Balls, des baies de Goji et des Schtroumpfs Haribo. Tout, et son contraire. Finalement, ce que j’ai dans le ventre ressemble beaucoup à ce que j’ai dans la tête…

Chacune des 132 recettes du livre se lit comme une histoire et contient une anecdote personnelle, une illustration de la fabuleuse Nelle Teyras, un clin d’oeil, une leçon de cuisine que j’ai apprise de quelqu’un qui sait mieux que moi… Et parfois tout ça en même temps. J’espère que ce livre réconciliera toutes celles -et ceux- qui se sont fâchés avec leurs fourneaux, et/ou avec leur part de connassitude.

Parce qu’on est toute la connasse de quelqu’un -mieux vaut en rire que l’ignorer.

Ce texte a été initialement publié sur le blog de Fiona Schmidt.


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