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Combat capillaire d’une femme métisse en 17 rounds

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Je m’appelle Émilie, je suis née en 1982. Mon père est noir (du Mali), ma mère est blanche (de Loire-Atlantique). Je suis née toute blanche avec pleins de cheveux raides, noirs et droits sur la tête. Dès le départ, je ne ressemble ni à mon père, ni à ma mère. 
Cheveux 1 – Émilie 0

 

Avec le temps, mes cheveux, comme moi, prennent du caractère: ils poussent et bouclent, rétifs à la gravité, ils restent en l’air, tout en volutes. C’est cool, c’est mignon. Mes parents sont félicités: “C’est beau le métissage, ça donne de beaux enfants.” Ils gloussent de plaisir. C’est toujours agréable de s’entendre dire que notre production est réussie. J’imagine.
Cheveux 1 – Émilie 1

 

À 3 ans, la socialisation commence, je rentre dans l’école de ma banlieue du 93. Carrément Benetton, époque Toscani. Je suis la seule métisse, c’est joyeux. J’ai les cheveux longs, enfin quand ils sont mouillés, ils m’arrivent aux fesses. J’ai le pouvoir dans ma tignasse. J’en joue pour dragouiller les garçons, et franchement je cartonne. Climax du bonheur, la kermesse de fin d’année, spectacle tahitien, je suis la première des vahinés. Gonflée.
Cheveux 1 – Émilie 2

 

Le revers de la médaille, ce sont les sessions de démêlage de cette tignasse. Ma mère, merveilleuse de patience, s’évertue à me maintenir sur ses cuisses pour retirer les vilains nœuds de ma touffe. Elle fait de son mieux, mais elle n’a pas les outils, ni le savoir que se transmettent les femmes de noires de mère en fille. Elle se démerde avec ce qu’elle connaît, une goutte de démêlant et le peigne. Larmes silencieuses coulant sur les joues succédant aux cris perçants d’une petite fille qui a vraiment mal aux cheveux.
Cheveux 2 – Émilie 2

 

Le CP sonne le glas de la patience maternelle. Le peigne fin, les produits anti-poux naturels ou non, ne délogent pas ses parasites trop à l’aise dans cette touffe dense. Armée de ses ciseaux, ma mère coupe tout. Très court. Je me sens comme Samson. La confiance en moi part avec les boucles. J’en garde quelques unes dans une bouteille en plastique coupée. Vestige de ma force perdue. Chiale.
Cheveux 3 – Émilie 2

 

Pendant tout le primaire, on me demandera si je suis une fille ou un garçon. Dans le doute, ne ressemblant ni à mon père ni à ma mère, je me demande si je ne serais pas adoptée. En plus.
Cheveux 4 – Émilie 2

 

Désespérée, j’en appelle à mon père, noir de la famille, pour me trouver une tresseuse. Comme mes copines noires. Il me trouve une dame dure et sèche, qui tirera très fort sur mes cheveux très courts pour y faire des tresses toutes serrées. Six heures plus tard, j’ai mal à la tête (ça tire), à la nuque (les mèches sont lourdes) et aux fesses (assise sans bouger 6 heures, c’est long). Je rentre et ma mère me les coupe direct. En faisant des trous dans le peu de longueur que j’avais.
Cheveux 5 – Émilie 2

 

Rentrée en 6ème. Vient le temps de la revanche. No way que je continue. Je suis persuadée que la clé de l’intégration sera une chevelure raide. Comme les autres filles de ma classe. Tout l’été, je saoule ma mère de supplications, chouinades et crises de larmes pour faire un défrisage. J’ai gagné. On y va! Bye bye frisettes.
Cheveux 5 – Émilie 3

 

Sauf que le défrisage, conçu pour des cheveux crêpus, brûle le peu que j’ai, et le crâne. N’empêche, je m’obstine. Je préfère avoir les cheveux raides et qui ne bougent pas façon casque de playmobil plutôt que de garder ma mini-afro.
Cheveux 6 – Émilie 3

 

20 ans, je prends la tangente et vais vivre à Londres. Effet Reine des neiges immédiat. La liberté des gens me contamine. Je m’assume davantage et j’arrête les défrisages direct. Je laisse mes cheveux friser à la racine. Et défrisés sur les pointes. T R A N S I T I O N I N G.
Cheveux 6 – Émilie 4

 

Sauf que je rentre en France pour finir mes études. Et pas aux US. Couvercle sur ma liberté capillaire immédiat. Je me remets aux défrisage mais plus doux, pour “cheveux européens”. Moins agressifs, mais agressifs quand même.
Cheveux 7 – Émilie 4

 

Fin des études, bonjour Paris. Premier boulot. Je commence à m’assumer financièrement. Et plus pleinement. À m’assumer moi aussi. Les défrisages deviennent des lissages brésiliens. Le coût des produits attaque mes finances violemment, mais je m’obstine. Mes cheveux sont moches au naturel. Il faut les contraindre.
Cheveux 8 – Émilie 4

 

Je change de boulot. Je gagne enfin mieux ma vie. Et je découvre les blogueuses, dont certaines sont métisses et aiment pleinement leur touffe. C’est beau sur elles. Mais sur moi jamais. Je n’ose pas. Mais les personnes les plus bienveillantes de mon entourage m’encouragent à sauter le pas et à apprivoiser ce capital veuchs.
Cheveux 8 – Émilie 5

 

Je décide d’arrêter les traitements chimiques et de libérer ma vraie nature. C’est dur. Je les attache beaucoup. Parce que les remarques du genre “Je peux mettre la main dans tes cheveux. Hihi c’est drôle on dirait de la mousse” , “Tu t’es coupé les cheveux?” alors qu’ils remontent parce que le temps est humide, ou “Je te préfère les cheveux lissés”, à force, ça use.
Cheveux 8 – Émilie 6

 

Je suis les conseils d’une collègue et me rends dans un salon de coiffure WTF dans le marais. Dur de passer le pas de porte. J’ai développé une haine féroce du coiffeur. John m’asseoit, plonge ses doigts dans ma touffe, sourit. “On va couper tous ces bouts défrisés, ok?” J’ai franchement les miquettes. Je ne pensais pas qu’il me proposerait de faire quelque chose d’aussi radical (oui oui, R.A.D.I.C.A.L.). Hyper peur que ce soit moche. Que ça ne me ressemble pas. Mais c’est la première fois qu’un coiffeur ne fait pas la grimace quand il voit mes cheveux, ou me dit direct que j’aurais tous les suppléments (longueur, épaisseur, frisés).
Cheveux 8 – Émilie 7

 

Je lui dis Go. Il se lance, the BIG CHOP, les pointes raides tombent à terres. C’est un peu une mue. Un dernier sursaut du passé, je demande un brushing. John refuse. “On va les laisser naturels et créer du volume.” Petit ok.
Cheveux 8 – Émilie 8

 

J’adore ma touffe libérée. J’ai le pouvoir. Je sors de chez le coiffeur avec un feeling de surpuissance, en pleine confiance. En mode papillon de lumière ébouriffé. En fait, mes boucles c’est moi. Le volume c’est moi. Je parle haut. Je parle fort. Je prends de la place. C’est ainsi. Mes cheveux sont parfaits, en accord. Quelques mois plus tard, j’apprends qu’un mouvement de fond nous vient des US: le Nappy. Je ne suis toujours pas originale, mais tant pis.
KO – Émilie gagnante


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