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Il est temps que les politiciens argentins laissent aux femmes le droit d’avorter dans un cadre légal

© Maureen Walschot


Le 8 août 2018, le Sénat argentin votera en faveur ou en défaveur d’une loi sur la dépénalisation de l’avortement. Chaque jour, jusqu’au 8 août, MUMALA et d’autres organisations se rassemblent devant le palais du Sénat et sur la place de Mai à Buenos Aires. La mobilisation de la société civile est là pour mener ce grand changement auquel fait face l’Argentine. Réflexion sur ces quelques jours passés auprès de celles et ceux qui mènent ce long combat.

En juin 2018, sous la pression de la société civile, la Chambre des Députés approuvait enfin une proposition de loi en faveur d’un avortement légal et gratuit. L’Argentine faisait alors son premier pas hésitant en dehors d’un carcan religieux qui avait jusque-là fortement marqué la politique de la République d’Argentine (et qui continue toujours malheureusement de le faire). La question de l’avortement, tout comme la question de l’éducation sexuelle telle que l’utilisation de préservatifs lors de rapports, font partie de ces tabous longtemps entretenus par l’Eglise catholique. Or, celle-ci est toujours très présente dans la société latino-américaine en général qui représente à elle seule 40% de la population catholique mondiale.

 

Mères adolescentes

En plus d’exercer une influence certaine dans les foyers, l’Eglise joue un rôle important au niveau politique. Les liens entre politiciens et religieux sont nombreux et bien souvent opaques. Il n’est donc pas étonnant qu’en Amérique latine, les politiques portant sur les questions d’avortement et d’éducation sexuelle soient sujettes au bon vouloir de l’Eglise catholique. Cette influence sur la vie des Latino-Américain.e.s peut varier selon les pays. Alors qu’au Mexique, une pilule du lendemain peut s’obtenir sur simple demande en pharmacie, au Chili, celle-ci ne peut être obtenue que sur prescription d’un médecin. Cette démarche obligatoire implique donc une prise de rendez-vous et des délais plus longs entre le rapport sexuel à risque et la prise du médicament, diminuant de ce fait l’efficacité de ce dernier. Toujours au Chili, il n’est pas rare de croiser un.e étudiant.e à l’Université qui soit déjà parent.e d’un enfant de 5 ans ou plus, né de premiers rapports non protégés lors de l’adolescence, dû en grande partie au manque d’éducation sexuelle. Ce phénomène n’est pas exclusif au Chili, puisque selon les chiffres des Nations Unies, entre 2010 et 2015, le sous-continent latino-américain a eu un taux de 66,5 naissances pour 1000 jeunes filles âgées de 15 à 19 ans. La région possède le deuxième taux le plus haut de teenage mothers (mères adolescentes) après l’Afrique. Selon un rapport émis par plusieurs agences onusiennes, le manque d’accès à des moyens de contraception et à une éducation sexuelle efficace expliquent, entre autres, ces chiffres élevés.

Parmi ces grands sujets encore jalousement gardés par l’Eglise catholique figure la question de l’avortement. Dans de nombreux pays d’Amérique latine, l’avortement est toujours considéré comme un crime et les femmes qui ont recours à l’avortement illégal risquent de lourdes peines judiciaires. Les pays d’Amérique centrale, plus spécialement, possèdent l’une des législations les plus strictes de la région. En 2003, la salvadorienne Maira Figueroa écopait de 30 années de prison pour meurtre aggravé suite à une fausse couche sur son lieu de travail. Celle-ci, qui avait été accusée d’avoir volontairement avorté, a été relâchée en mars 2018 après que sa sentence ait été réduite par la Cour Suprême. C’est dire combien ce droit de regard sur l’utérus des femmes hante encore certains pays dans ce sous-continent.

 

Les graines de la révolte

Or, les vents changent en Amérique latine. En 2017, la Chambres des Députés et le Sénat chiliens approuvaient enfin une proposition de loi sur la dépénalisation de l’avortement. Après ces votes historiques, c’est le Tribunal constitutionnel du Chili qui s’est finalement prononcé en faveur de la légalisation de l’avortement face à un recours des conservateurs chiliens. Néanmoins, l’avortement légal est toujours soumis à un certain nombre de conditions strictes. Cuba, la Guyane et l’Uruguay, eux, ont légalisé l’avortement sans condition stricte depuis quelques années déjà, faisant presque figure d’avant-gardistes dans la région. En Uruguay, pays voisin de l’Argentine, depuis le vote du Sénat en 2012 en faveur de la dépénalisation de l’avortement et l’application de la loi en 2013, le taux de mortalité maternelle aurait chuté de 44% selon les chiffres d’un article scientifique sur l’impact de la légalisation de l’avortement dans le pays, offrant au pays le deuxième taux le plus bas sur le continent américain, juste après le Canada (et avant les Etats-Unis…).

Le 8 août, le Sénat argentin se décidera donc sur la dépénalisation de l’avortement. Les Argentin·e·s ont raison de craindre qu’un vote en défaveur d’une loi pour un avortement légal ne l’emporte. Le poids de l’Eglise catholique, dans le pays qui a donné au Saint-Siège son dirigeant actuel, reste conséquent. C’est pourquoi les Argentin·e·s appellent à la mobilisation. Elles et ils demandent de mettre fin aux subventions de l’Etat argentin à l’Eglise catholique qui équivalent encore à plusieurs millions d’euros aujourd’hui. Chaque année, l’avortement illégal coûte la vie à une centaine de femmes en Argentine et coûte presque 2 millions d’euros à l’Etat argentin. Il est temps que les politiciens argentins empruntent la voie de la raison et laissent aux femmes le droit d’avorter dans un cadre légal. L’Amérique latine, foyer de résistance de la société civile, a vu naître des mouvements féministes variés, tel que Ni Una Menos en Argentine, qui s’activent contre un machisme fort et ancré dans la société latino-américaine. La lutte pour le droit à un avortement légal est l’un de ces nombreux combats qui permettront aux Latino-Américain·e·s de transformer petit à petit les normes sociales et de remettre le pouvoir de décision d’avorter entre les mains des premières concernées, filles de la grande Pachamama, mère nourricière. Quoiqu’il advienne le 8 août, les graines de la révolte ont été plantées; le changement est en marche.


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